EP. 1 Israël-Palestine : les échos d’un conflit Comment la pop mondiale a basculé en faveur de la Palestine Depuis les années 1950, la pop mondiale n’a cessé de glisser d’un pacifisme pro-Israël, petit État menacé par ses voisins arabes, au soutien de la Palestine, de plus en plus écrasée par l’État hébreu. L’anéantissement génocidaire de Gaza a achevé cette mue.

https://www.mediapart.fr/journal/international/070826/comment-la-pop-mondiale-bascule-en-faveur-de-la-palestine eLe 10 juillet 1947, le President Warfield quitte le port de Sète avec à son bord plus de 4 500 rescapé·es de la Shoah, dont quelque 2 700 femmes et enfants. Officiellement, ce rafiot doit rejoindre la Colombie, mais son capitaine met brutalement cap vers la Palestine et le renomme Exodus 1947. Jamais le navire n’accostera en « Terre promise » : les Britanniques l’interceptent puis rapatrient manu militari ses passagers et passagères vers le sud de la France. Aucun·e ne voulant descendre, le bras de fer se transforme en crise. Cette tragique odyssée scandalise l’opinion publique internationale et aboutit in fine au « basculement diplomatique favorable à la cause des Juifs puis [à] la reconnaissance de l’État d’Israël en 1948 », explique le musée des États-Unis du mémorial de la Shoah.
En 1960, cette histoire sera très librement adaptée à Hollywood par Otto Preminger, à partir du best-seller de Leon Uris, Exodus, publié deux ans plus tôt. Le succès phénoménal de ces deux œuvres aux accents bibliques donne le ton des représentations occidentales du tout jeune État d’Israël. « Exodus est un portrait enthousiaste d’Israël et des juifs qui l’ont fondé. Ils sont braves et vaillants ; ils prennent les armes à contrecœur, mais ils combattent bien », note Melani McAlister, directrice de l’Institute for Middle East Studies à l’université George-Washington (États-Unis). « Exodus n’est que le premier d’une longue série d’œuvres culturelles présentant l’histoire du jeune pays d’Israël sous un jour très favorable », renchérit l’historien Jérôme Bourdon. Même le thème instrumental de la bande originale est un tube, qui inspire de nombreux artistes tout autour du monde, d’Édith Piaf aux Skatalites. Pat Boone, connu pour sa foi et son patriotisme, fut le premier à poser dessus des paroles, sans équivoque : « Cette terre est mienne, Dieu me l’a donnée / Cette terre courageuse et ancestrale, je l’ai reçue / Et quand le soleil du matin dévoile ses collines et ses plaines / Alors je vois une terre où les enfants peuvent courir en toute liberté… » Comme beaucoup d’évangéliques, qui revendiquent leur sionisme, le crooner américain estime que la naissance et l’expansionnisme d’Israël correspondent à une volonté divine. « Exodus (This Land Is Mine) » de Pat Boone (1961). © Pat Boone - Topic À l’époque, les opinions publiques penchent en faveur d’Israël, présenté comme un petit État jeune et moderne – David – obligé de lutter pour sa survie face à ses puissants voisins – Goliath. L’idéologie coloniale domine les imaginaires occidentaux, de même que les sentiments antiarabes. Surtout dans une France qui perd son Empire et la guerre d’Algérie. De fait, la question de la spoliation du peuple palestinien ne se pose pas. D’autant plus que le fameux mythe « une terre sans peuple pour un peuple sans terre », forgé au XIXe siècle, a la vie dure. Une chanson sioniste qui fait danser le monde En 1957, quelques mois après la deuxième guerre israélo-arabe, Harry Belafonte transforme en tube mondial la chanson sioniste « Hava Nagila », dont le titre signifie « Réjouissons-nous ». Elle aurait été composée en 1918 à Jérusalem, pour célébrer la victoire britannique en Palestine, quelques mois après la déclaration Balfour favorable à ce qu’un « foyer national pour le peuple juif » s’y établisse. « Dès les années 1920 et 1930, on la chantait dans les cercles sionistes aux États-Unis et en Europe », raconte l’historien James Loeffler, qui pense que sa mélodie vient d’un chant de prière hassidique de Bucovine. Le « roi du calypso » l’a découverte grâce à Julie Robinson, sa femme, de confession juive. « Hava Nagila » est bientôt adaptée dans d’innombrables langues et l’on en trouve des versions dans des styles très variés, du surf (Dick Dale) à la bossa-nova (Flora Purim), en passant par le latin jazz (Machito), la rumba ou le twist (Chubby Checker). Son succès transperce même le rideau de fer (Inka Zemánková, Tchécoslovaquie). Un peu comme « Bella Ciao », « Hava Nagila » a fini par perdre tout de son message originel pour ne devenir qu’un hymne festif porté par son entraînante mélodie. Harry Belafonte - « Hava Nagila » (1957). © Harry Belafonte Television and Video Archive L’incroyable popularité de cette chanson témoigne de la bonne image dont jouit Israël, surtout à l’ouest. Outre le sentiment persistant de culpabilité après la Shoah, la réussite du peuple juif – militairement, mais pas seulement – suscite carrément de l’admiration. Le modèle du kibboutz, par exemple, séduit beaucoup les jeunes et la gauche. Quant à l’antisémitisme, il paraît cantonné à l’extrême droite, alors minoritaire et peu audible. Du côté des non-alignés et du bloc de l’Est, on prend peu à peu ses distances avec cet État instrumentalisé par les « impérialistes » qui colonise le Proche-Orient, une position initiée par leurs alliés arabes. Cependant, les crises qui s’accumulent suscitent partout dans le monde les mêmes inquiétudes. Fin 1966, Salvatore Adamo visite Jérusalem un jour de shabbat. La découverte de la ville sainte divisée et militarisée lui inspire la chanson « Inch’Allah », sur une mélodie orientalisante. Salvatore Adamo - « Inch’Allah » (1967). © INA Chansons Grande vedette internationale, il l’enregistre en français, mais aussi en anglais, en espagnol et en italien. Dans son esprit, il s’agit d’un hymne pacifiste. Or, au moins un vers provoque une vive controverse : « Sur cette terre d’Israël / Il y a des enfants qui tremblent. » Quand éclate la guerre des Six Jours, en juin 1967, « Inch’Allah » est bannie dans les pays arabes tandis que des soldats israéliens la fredonnent. « Avec les années, je me suis rendu compte que, sans aucun doute, je n’avais pas suffisamment fait allusion à la souffrance du côté palestinien », confiait Salvatore Adamo en mars à France Info. Par la suite, le chanteur italo-belge reprendra plusieurs fois sa copie pour trouver des mots plus justes, d’abord en 1993 puis en 2001. « Fils d’Ismaël et fils d’Israël / Libèrent d’une main sereine / Une colombe dans le ciel », a-t-il corrigé au moment des accords d’Oslo, avant de conclure « Assez de sang... Salam... Shalom ! », après le 11-Septembre. Malgré ces ajustements, il a dû attendre 2003 pour revenir jouer dans un pays arabe, après trente-six années de boycott, tandis que le Liban ne l’a jamais retiré de sa « liste noire ». La chanson française soutient Israël La guerre éclair prétendument défensive déclenchée par Tel-Aviv le 5 juin 1967 (qui fait porter le chapeau au président égyptien Nasser) se solde par une défaite humiliante pour ses rivaux arabes, l’Égypte, la Jordanie et la Syrie. « De l’État “qui défend ses frontières”, Israël devient un État conquérant qui quadruple dans les faits son territoire. Il évoque la nécessité de frontières sûres sans en définir le tracé, pointe la journaliste Isabelle Avran. C’est le début d’une politique du fait accompli de l’occupation, avec la mise en place des premières implantations coloniales, jumelée au cycle résistance palestinienne-répression israélienne. » Le Sinaï est occupé jusqu’au canal de Suez, de même que le plateau syrien du Golan, la Cisjordanie et la bande de Gaza. Malgré l’adoption quelques mois plus tard de la résolution 242 des Nations unies qui mentionne le « retrait des forces armées israéliennes des territoires occupés lors du récent conflit », seule la partie égyptienne du Sinaï fut effectivement rendue, à l’issue des accords de Camp David (1978). Après ce coup de force, les pays socialistes rompent leurs relations avec Israël, à l’exception de la Roumanie. Sur demande de De Gaulle, la France cesse ses livraisons d’armes, mais l’opinion publique reste largement favorable à l’État hébreu. Et cela s’entend. Rika Zaraï, née en Palestine mandataire dans une famille de pionniers sionistes, adapte en français la fameuse chanson patriotique de Naomi Shemer, « Jérusalem en or », qui célèbre la réunification de la ville sainte après la guerre des Six Jours. « Ça fait bientôt vingt siècles / Qu’ils cherchent la terre promise [...] Dans le désert ils ont planté des oliviers / Et les autres, pour les arracher / Se mettront bien trente contre un », acquiesce au même moment Nino Ferrer sur « Je vous dis bonne chance », tandis que Charles Aznavour dédie une ode à « Yerushalaïm », qu’il vient chanter sur place. Charles Aznavour - « Yerushalaïm » (1967). © Brunopiafou Brunopiafou Début juin 1967, Serge Gainsbourg enregistre de son côté une chanson longtemps restée inédite, « Le Sable et le Soldat ». Celui qui est né dans une famille juive ashkénaze émigrée de Russie n’a jamais mis les pieds au Proche-Orient de toute sa vie, mais signe ici des « paroles aussi explicites que va-t-en-guerre », relève France Culture. Cette commande de l’ambassade d’Israël en France est expédiée en express par navette diplomatique. Quelques jours plus tard, la radio publique Kol Israel diffuse cette maquette sur les ondes pour célébrer la victoire. Tombée aux oubliettes, la chanson ne sera redécouverte qu’au début des années 2000. La chorale de Tsahal en a ensuite enregistré la version en hébreu, comme cela était initialement prévu. « Gainsbourg était quelqu’un d’absolument apolitique [...], mais cette chanson est le reflet d’une vraie émotion en faveur d’Israël », rappelle le journaliste Alain Gresh, spécialiste du Proche-Orient. Serge Gainsbourg, « Le Sable et le Soldat » (1967) Oui, je défendrai le sable d’Israël, La terre d’Israël, les enfants d’Israël Quitte à mourir pour le sable d’Israël La terre d’Israël, les enfants d’Israël Je défendrai contre tout ennemi Le sable et la terre qui m’étaient promis Quitte à mourir pour le sable d’Israël Les villes d’Israël, le pays d’Israël Tous les Goliath venus des pyramides Reculeront devant l’étoile de David. En ces temps de « peace and love » hippie, le rock anglo-saxon chante souvent la paix, mais plutôt avec les oreilles rivées sur le Vietnam. À contre-courant de cette tendance, Colonel Bagshot ouvre son unique album (1971) par « Six Day War », une ballade psychédélique inspirée par le conflit au Proche-Orient. Chaque jour qui passe, la situation empire face à l’intransigeance des protagonistes : « Demain n’arrive jamais avant qu’il ne soit trop tard », répète le chanteur de cet obscur groupe britannique. Longtemps passé sous les radars, « Six Day War » est devenu un hit après avoir été remixée par DJ Shadow en 2002, lorsque la seconde Intifada faisait rage. Colonel Bagshot - « Six Day War » (1971). © Colonel Bagshot - Topic Tout au long des années 1970, la pop occidentale continue de chanter les louanges de l’État hébreu, en passant sous silence le sort des Palestinien·nes. La résistance menée par l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) se fait un nom, mais ne suscite guère d’enthousiasme au-delà des diasporas arabes et des tiers-mondistes. Seuls de rares chanteurs militants l’évoquent, comme l’Italien Umberto Fiora avec « Rossa Palestina » : « Dans les champs, sur les dunes, même les enfants sont armés / Chaque femme tient son fusil / Non, les chars israéliens ne font pas peur / Vous devez libérer votre terre. » Umberto Fiora - « Rossa Palestina » (1973). © Umberto Fiora - Topic « Israël n’a pas toujours été perçu comme un paria haï par une grande partie de la musique pop. Il fut un temps où des musiciens populaires et des auteurs-compositeurs-interprètes admiraient suffisamment Israël pour enregistrer des chansons à son sujet », constate, nostalgique, le média juif hassidique Breslev. Avant de citer pêle-mêle ses « sept meilleures chansons ». Il y a « Israel », thème enregistré en 1949 par Miles Davis peu après la déclaration d’indépendance prononcée par David Ben Gourion, mais aussi le morceau « Israel » des Bee Gees (1971), qui commence par ces mots : « Tu as connu tes difficultés, Israël / Je les ai toutes vues / Mais tu as inscrit le message sur le Mur / Israël, Israël. » Ce top n’omet pas « Holy Land » de Johnny Cash, qui donne son titre à tout un album sorti en 1969, après un pèlerinage du pieux « Man in black » en Terre sainte. Le morceau le plus récent date de 1983 : « Neighborhood Bully » de Bob Dylan, qui figure sur l’album Infidels, symbole de sa période chrétienne. Ce morceau rock eighties assez bourrin exalte le droit de l’État hébreu à se défendre : « Eh bien, la brute du quartier, c’est juste un homme / Ses ennemis disent qu’il est sur leur territoire / Ils sont environ un million contre un / Il n’a nulle part où s’échapper, nulle part où fuir. » Bob Dylan - « Neighbourhood Bully » (1983). © BobDylanVEVO « War Crimes » : le mythe se fissure À l’époque, pourtant, le mythe d’Israël se fissure : son occupation du Sud-Liban pour « liquider » l’OLP de Yasser Arafat suscite la controverse. Surtout après le massacre de Sabra et Chatila, en septembre 1982, dans ces deux camps de réfugiés palestiniens situés à Beyrouth. S’il n’est pas directement impliqué, l’État hébreu se retrouve « au banc des accusés », soupçonné d’avoir autorisé et même encouragé ce crime de masse commis par ses alliés, les Phalanges chrétiennes, qui aurait fait entre 700 et 3 500 mort·es. Les images d’horreur bouleversent le monde entier. En Argentine, Alberto Cortez chante « Sabra y Chatila », tandis que le « Sabra wa Chatila » des Marocains Nass El Ghiwane devient en France la bande-son de la « marche des beurs » pour l’égalité et contre le racisme. Dès la fin 1982, le groupe anglais The Specials sort le single « War Crimes », bien plus sombre que son habituel registre ska : « Les entends-tu pleurer sous les décombres de Beyrouth ? / Je vois encore des gens mourir, qui en portera la responsabilité ? / Les chiffres changent, mais le crime reste le même / Des tombes de Belsen où brûleront les innocents / Au génocide de Beyrouth, Israël, n’a-t-on donc rien appris ? » The Special - « War Crimes » (1982). © TheSpecialsOfficVEVO Peu à peu, l’opinion publique internationale prend le parti des Palestinien·nes, petit peuple privé d’État, tandis qu’Israël apparaît de plus en plus comme le puissant agresseur, qui refuse d’attraper la main que lui tend l’OLP pour faire la paix. Durant l’Intifada, qui débute fin 1987, les images de gamins lançant des pierres face aux chars et aux blindés de Tsahal suscitent un vaste élan de solidarité. « Palestine, quel est ton crime? Israël t’assassine / De tous côtés pourchassés / Plus de terre où habiter / Palestine ensanglantée », gronde Bérurier noir (« Ibrahim », 1987). Malgré les efforts de paix, qui culminent lors de la signature des accords d’Oslo à la rentrée 1993, « de nombreux artistes se méfient des discours officiels », remarque le journaliste et militant propalestinien Emmanuel Dror. « J’ai rêvé une nuit de deux beaux frères jumeaux / Palestine et Israël en harmonie souverains et égaux / Mais balles contre cailloux, canons à pierres / Expulsés aux frontières, je ne puis me taire / Le David d’antan est devenu Goliath », pose IAM la même année sur « J’aurais pu croire ». À New York, Method Man, du Wu-Tang Clan, sort l’intriguant « P. L. O. Style » (1994), titré en clin d’œil à la résistance de l’organisation. « Jeteur de pierres » : le choc de la seconde Intifada La seconde Intifada, déclenchée en 2000 par une provocation d’Ariel Sharon (déjà mis en cause pour les massacres de Sabra et Chatila) sur l’esplanade des Mosquées, achève de faire basculer l’opinion publique comme les artistes. « J’attends la Palestine depuis cinquante ans / L’Intifada appelle le monde, mais ça sonne occupé », ironisent les Grenoblois Gnawa Diffusion en 2003 sur « Charla-Town », tandis que les rappeurs franciliens Sniper constatent dans « Jeteur de pierres », amers, qu’« Oslo est tombé à l’eau ». Sniper - « Jeteur de pierres » (2003). © FULL CLIP Face aux « guerres asymétriques » que l’État hébreu enchaîne dans la bande de Gaza pour riposter contre les tirs de roquettes et « garantir sa sécurité », les vedettes américaines se mettent elles aussi à soutenir ouvertement les Palestinien·nes. Au moment de l’opération Pluies d’été (2006), Tom Waits retrace sur « Road to Peace » le parcours d’un jeune terroriste arabe qui fait exploser un bus en Israël, pour tenter de comprendre les raisons qui l’ont poussé à commettre cet attentat-suicide meurtrier. « La bande de Gaza était bombardée, Obama n’a rien dit », déplore le rappeur Lupe Fiasco en 2011 (« Words I Never Said »). Cette année-là, un collectif d’artistes britanniques enregistre « Freedom for Palestine », une chanson dont le succès est boosté par le repartage de Coldplay sur ses réseaux sociaux… Cet engagement suscite une tornade de réactions, avec plus de 10 000 commentaires postés en à peine une journée. L’émergence d’Internet et des réseaux sociaux radicalise en effet les positions ; dans les deux camps se répandent aussi en ligne de fumeuses théories complotistes. Après le 11-Septembre, au moment où l’islamophobie ne cesse de grimper, un nouvel argumentaire se développe pour faire taire les critiques contre Israël : l’antisémitisme prétendu de ceux qui les profèrent ; désormais, la gauche est de plus en plus visée. Roger Waters, l’ancien leader des Pink Floyd, en fait régulièrement l’expérience depuis qu’il a rejoint le mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) et qu’il multiplie les déclarations antisionistes. « Dans ses paroles comme dans sa communication politique, l’ironie et le sarcasme occupent une place importante », analyse la musicologue Marion Brachet, qui insiste sur la dimension pacifiste et anti-impérialiste de son engagement. En 2012, Zebda fut aussi cloué au pilori par le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) et le webzine Tribune juive à cause de sa chanson « Une vie de moins », dont les paroles sont signées par l’historien Jean-Pierre Filiu, spécialiste du Proche-Orient. Zebda - « Une vie de moins » (2012). © Zebda France « Together for Palestine » : la solidarité face au génocide « La Palestine réunit pour nous toutes les atrocités du système : les violences systémiques, c’est une lutte de classe, c’est le patriarcat, c’est l’exploitation, c’est le colonialisme », estime la MC franco-chilienne Ana Tijoux, autrice avec l’Anglo-Palestinienne Shadia Mansour de l’hymne « Somos Sur » (2014). Prendre sa défense, c’est donc s’opposer à toutes les formes de domination. Ces vingt dernières années, la perspective décoloniale guide de plus en plus le soutien musical à la Palestine. On peut l’entendre dans le rap français (Médine, Kery James, Keny Arkana), mais aussi états-unien (Macklemore, Black Star, Vic Mensa), anglais (Lowkey) et bien sûr chez les Irlandais de Kneecap, qui en sont devenus les emblèmes après le 7-Octobre. Kneecap feat. Fawzi - « Palestine » (2026). © Kneecap - Topic Chacun de leur concert se transforme en tribune pour défendre le droit de la Palestine à l’autodétermination. « Les Palestiniens n’ont nulle part où aller. C’est là qu’ils vivent, bordel ! Et on les bombarde depuis le ciel ! Si vous n’appelez pas ça un putain de génocide, comment appelez-vous ça ? Free, Free Palestine ! » Leurs saillies sur la scène du festival californien de Coachella, au printemps 2025, ont fait le tour du monde et suscité un tel tollé que le trio a dû démentir officiellement tout soutien au Hamas. Plusieurs de leurs dates ont ensuite été annulées tandis que la police antiterroriste du Royaume-Uni ouvrait une enquête contre eux… définitivement abandonnée un an après malgré un appel du parquet auprès de la Haute Cour. À lire aussi Le groupe de hip-hop Kneecap : « Les Irlandais ne seront jamais silencieux sur la Palestine » 12 septembre 2025 « Il existe indéniablement un fossé grandissant entre l’opinion publique et le gouvernement / les médias concernant le droit de dénoncer publiquement le génocide à Gaza », pointe le magazine musical Songlines. De nombreuses personnalités de l’industrie musicale britannique ont d’ailleurs pris la plume pour « dire non à la censure » visant Kneecap et marquer « leur opposition à toute répression politique de la liberté artistique ». Ces pressions n’empêchent pas les artistes britanniques d’être à la pointe de l’engagement en faveur de la Palestine. Certains d’entre eux, guidés par Massive Attack, Fontaines D. C. et d’autres, ont lancé à la rentrée 2025 l’initiative internationale « No Music for Genocide », qui s’inspire des actions militantes des années 1980 contre le régime d’apartheid en Afrique du Sud. Plus de 1 100 artistes interdisent désormais que leurs œuvres soient jouées en Israël. Au même moment, Brian Eno organisait à Londres un grand concert de charité, « Together for Palestine », dont le concept a été repris en France. Le single de ce collectif, réinterprétation d’une chanson traditionnelle palestinienne, a ensuite atteint le sommet des ventes de singles de Noël 2025. Together For Palestine - « Lullaby » (2025). © Together For Palestine « J’étais au départ un fervent partisan d’Israël, que je considérais comme une expérience socialiste de construction d’un nouvel État, raconte Brian Eno au magazine GQ. Il m’a fallu environ quarante-cinq ans pour comprendre qu’il y avait aussi d’autres personnes là-bas, que ce n’était pas “une terre sans peuple pour un peuple sans terre”. » Sa trajectoire témoigne à elle seule de l’évolution du ton des musiques populaires vis-à-vis du conflit au Proche-Orient. Outre les boycotts et les concerts caritatifs, les compilations de soutien au peuple palestinien se multiplient partout dans le monde depuis le 7-Octobre. Rock, rap, reggae ou musiques électroniques, toutes les scènes donnent aujourd’hui de la voix pour soutenir Gaza et pour dénoncer le manque d’action, voire la complicité, des gouvernements face aux transgressions du droit international et des droits humains par l’État hébreu. Comme le résume « No Music for Genocide » : « La culture ne peut à elle seule arrêter les bombes, mais elle peut contribuer à rejeter la répression politique, à orienter l’opinion publique vers la justice. » Simon Rico

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