« La Cage aux folles », le pari fou de Laurent Lafitte dans une comédie musicale flamboyante

De « La Cage aux folles », le public français connaît surtout le film, adapté de la pièce de Jean Poiret, avec une interprétation exubérante de Michel Serrault. Mais c’est aussi un classique de Broadway, qui a triomphé dans une version libérée de ses clichés sur l’homosexualité. C’est cette « Cage » chantée et dansée que le metteur en scène Olivier Py et le comédien Laurent Lafitte, dans le rôle de Zaza Napoli, présentent au Théâtre du Châtelet, à Paris, dès le 5 décembre. L’accessoiriste a tout prévu, même les biscottes. Ce jour de novembre, dans un vaste studio de répétition de Romainville, au nord-est de Paris, le metteur en scène Olivier Py, ses équipes et une vingtaine d’acteurs travaillent à leur prochain spectacle. La pièce qui se prépare ici n’est autre que La Cage aux folles, et les biscottes sont impératives. Elles sont à cette comédie ce que le crâne est à Hamlet et la cassette à L’Avare, un accessoire de premier plan. L’intrigue est aussi simple que célèbre. A Saint-Tropez, un couple, Albin et Georges, tient un cabaret de travestis, La Cage aux folles. Le premier en est la tête d’affiche, sous le nom de scène de Zaza Napoli. Le second a eu un fils, qui veut se marier avec la fille d’un politicien conservateur. Pour faire accepter l’union, le jeune homme demande à son père de dissimuler son homosexualité ainsi que son compagnon trop efféminé. Celui-ci cherche donc à se faire passer pour plus viril qu’il n’est et s’entraîne, au petit déjeuner, à se comporter « comme un homme », en tenant fermement sa biscotte. A partir de 1973, et pendant sept ans, du Théâtre du Palais-Royal au Théâtre des Variétés, à Paris, la tartine, qui finit en miettes sous les hurlements d’Albin, suscite le fou rire du public, venu applaudir la pièce de Jean Poiret, qui joue Georges, et a offert le rôle d’Albin à son compère Michel Serrault. Le même Serrault reprendra ce personnage au cinéma, devant la caméra d’Edouard Molinaro. L’adaptation de 1978, coproduction italienne avec Ugo Tognazzi qui succède à Jean Poiret, remporte un succès mondial et sera suivie de deux films. Cinq ans plus tard, nouvelle variante : la pièce est transformée en comédie musicale à Broadway et devient un grand classique du divertissement new-yorkais. A ces triomphes succèdent des dizaines de mises en scène, et le film Birdcage (1996), de Mike Nichols, avec Robin Williams. Inconnue du public français C’est la version chantée et dansée de 1983, quasiment inconnue du public français, que le Théâtre du Châtelet programme, du 5 décembre au 10 janvier. La démesure règne : 32 interprètes en scène, plus de 155 costumes, des corsets, des boas, des chapeaux, 39 changements de décors, une doublure pour chaque artiste… Aux manettes, le maître des lieux, Olivier Py, directeur du festival d’Avignon de 2013 à 2022, dramaturge, qui a également monté des pièces d’Eschyle, Le Soulier de satin de Paul Claudel et des dizaines d’opéras. Dans le rôle d’Albin/Zaza Napoli, Laurent Lafitte, acteur à la palette surprenante, connu pour des comédies (Papa ou maman, de Martin Bourboulon), des films d’auteur (Elle, de Paul Verhoeven), incarnation à l’écran de Bernard Tapie et, récemment, de François-Marie Banier (La Femme la plus riche du monde, de Thierry Klifa). Voilà qu’il va, à son tour, casser la fameuse biscotte. « Cette scène, je la vois comme un grand texte du répertoire, glisse-t-il, attablé devant une pizza à l’heure de la pause, à moi d’en proposer ma version. Comme la tirade du nez de Cyrano. » Ce célèbre monologue, dans lequel le personnage compare son appendice à un roc, un cap, une péninsule, Laurent Lafitte l’a déclamé en 2024 sur la scène de la Comédie-Française, où il était pensionnaire depuis douze ans. Déjà, Cyrano pensait à Zaza. « Avec Olivier Py, nous avions le projet de La Cage aux folles. On m’a dit que c’était compliqué de prendre le rôle-titre d’une pièce au Châtelet, une autre institution publique parisienne. Mais mon envie était trop forte : elle a précipité ma décision de quitter le Français. » « Quelque chose à inventer » Les deux hommes ont travaillé ensemble sur le tournage du Molière imaginaire (2024), le seul film réalisé par Olivier Py, et dans lequel Laurent Lafitte tient le rôle-titre. Dans sa loge, l’acteur regarde des vidéos de comédie musicale. « Notre passion commune, dit Olivier Py. Son plus grand rêve était de jouer La Cage. Moi, de la mettre en scène. » Un désir qui travaille Olivier Py depuis sa découverte, en 2010 à Amsterdam, de ce musical. Au point que, dans son dossier de candidature à la direction du Théâtre du Châtelet, il préconise la programmation de deux comédies musicales : Les Misérables (joué à l’hiver 2024) et La Cage aux folles. « Rejouer la pièce telle quelle, c’était impossible, Serrault et Poiret sont indépassables, estime Laurent Lafitte, qui a découvert le spectacle à Broadway, au début des années 2000. Mais le musical, c’est autre chose. Michel Serrault ne chantait pas, ne dansait pas. Il y a quelque chose à inventer », affirme celui qui, dans sa jeunesse, a séjourné au Royaume-Uni pour s’initier à la comédie musicale. A Romainville, les comédiens, en survêtement, chaussettes de sport et escarpins, travaillent dans une atmosphère aussi studieuse que joyeuse. Christophe Grapperon, directeur musical, les invite à « un crescendo d’oreille, plutôt qu’à un crescendo du larynx », parle de « sympathie, voire d’empathie vibratoire ». Soudain, un acteur fait rimer « mi bémol » avec « demi-molle ». Laurent Lafitte est également hilare et concentré. Le comédien chevronné a dansé et chanté sur scène dans le passé, mais tenir un spectacle entier est un nouveau défi. Il s’y prépare depuis des mois. Il évoque à nouveau Cyrano. « Plus d’un millier de vers à réciter, c’est épuisant. Mais là, la difficulté est physique. Mon corps, de l’orteil à la tête, est en tension permanente. » Tout en lui est requis pour imprimer sa patte sur ce personnage de Zaza. Le fait est que Michel Serrault dans ce rôle est inoubliable. A lui seul un spectacle dans le spectacle. La rumeur prétend que Michel Fau aurait aimé tenter l’aventure. Il aurait pu. Il a en lui un même mélange de drôlerie et de noirceur. Mais comment rivaliser avec le génie de Serrault ? « Zaza a longtemps été un rôle qui effrayait les prétendants », se souvient Nicolas Poiret, devenu comme son père, Jean Poiret, mort en 1992, auteur de boulevard. Ses gloussements, sa démarche, son timbre qui grimpe dans les aigus, ses sourcils relevés en accent circonflexe, sa bouche en cul-de-poule : la composition de l’acteur a fait date. Il use et abuse des signes d’une féminité XXL, à ce point exacerbée qu’elle n’a plus rien de réaliste. Malgré ses fanfreluches, son peignoir en lamé doré, ses robes à volants, ses bagues scintillantes et ses yeux outrageusement maquillés, Serrault reste pourtant Serrault. « Sauvé par la spirualité » C’est parce qu’il sait comme personne troubler les lignes séparant le comique du tragique que ce dernier (qui voulait être prêtre) propulse son double travesti au firmament des légendes théâtrales. S’il fait d’Albin un personnage culte, lui-même trouve une place méritée dans le très sérieux Dictionnaire encyclopédique du théâtre (Bordas, 2008), où Michel Corvin, intellectuel de haut vol, lui consacre un chapitre : « La banalité de ses traits et la fixité totalement dominée de son masque lui permettent de provoquer aussi bien l’inquiétude que le fou rire. » Une performance d’autant plus notable que le 30 août 1977, sa fille, âgée de 19 ans, est tuée dans un accident de voiture. Le choc est inouï, le chagrin infini. Mais la foi et le travail seront la planche de salut du comédien. Il n’annule aucune des représentations. « Il a été sauvé par sa spiritualité », assure Nicolas Poiret. Lire aussi | « Merci Zaza ! La folle histoire de “La Cage aux folles” », sur Paris Première : le triomphe d’une pièce sulfureuse La mise en scène de La Cage aux folles première mouture est de Pierre Mondy, un proche de l’auteur, « le vrai frère de papa », précise Nicolas Poiret. « Mon père allait souvent chez Michou ou chez Madame Arthur, des cabarets de travestis. Il n’avait aucun souci avec l’homosexualité et il voulait convaincre les gens que cela n’avait rien de néfaste. » A Jean-Michel Rouzière, directeur des théâtres du Palais-Royal et des Variétés, qui juge le titre de la pièce trop provocateur, Poiret, jamais à court de repartie, rétorque : « Comment voulez-vous qu’on appelle ça ? Prout ? » Il ne reste du spectacle créé le 1er février 1973 au Théâtre du Palais-Royal qu’une captation tronquée, en ligne sur le site de l’INA. Soixante-cinq trop courtes minutes d’une représentation qui pouvait s’étirer jusqu’à plus soif, car l’alchimie entre Serrault et Poiret se traduisait par de géniales séquences improvisées. Pas cinq, pas dix, mais près de quarante minutes en roue libre, au cours desquelles les deux complices surenchérissaient d’inventivité. Le public ignorait à quelle heure il allait sortir de la salle. Serrault subjuguait tout le monde. « Je suis très sensible à la performance de Serrault et à l’ambiguïté qu’il y a dedans, qui n’est pas tout à fait feinte, avouera le metteur en scène Patrice Chéreau, en 2002, dans le documentaire Bleu, blanc, rose, d’Yves Jeuland. Il est capable d’une outrance mais, en même temps, il touche une chose un peu vraie. » Bel et inattendu hommage d’un metteur en scène, réputé pour son intransigeance, qui reconnaîtra néanmoins des « inconvénients » au film et à la pièce. Homophobe ou militante ? Car La Cage aux folles désarçonne. Homophobe ou militante ? Dans les années 1970, l’homosexualité est un sujet tabou. Jean Poiret n’a pas pensé son texte comme un brûlot ou un manifeste. Il est pourtant l’homme grâce à qui deux « folles », et pas des moindres, ont surgi sur le plateau. « Leur popularité, à lui et à Michel, a permis au spectacle d’exister », souligne Nicolas Poiret. Et de rencontrer le public à un niveau stratosphérique : 2 000 représentations en sept ans, entre 1 et 2 millions de spectateurs, selon les sources. Bien malin qui aurait pu prévoir l’ampleur du plébiscite. Et ce d’autant que la comédie impose un thème sensible dans une décennie où tout reste à faire en matière de droits des minorités. Les costumes et les accessoires créés par Pierre-André Weitz, dans son atelier du Théâtre du Châtelet, à Paris, en novembre 2025. MATHIEU RICHER MAMOUSSE POUR M LE MAGAZINE DU MONDE Une coiffe portée par le personnage d’Albin lorsqu’il se travestit en Zaza Napoli. MATHIEU RICHER MAMOUSSE POUR M LE MAGAZINE DU MONDE Aux yeux de la loi, dans ces années-là, l’homosexualité est répréhensible. Elle le sera jusqu’au 4 août 1982, date à laquelle François Mitterrand fait voter sa dépénalisation. Du côté des artistes, elle est l’objet d’approches timides n’évitant pas toujours la caricature : lorsque, en 1972, Charles Aznavour chante Comme ils disent, le refrain ne contient pas le mot « homo », mais « un homme, oh ». Rien à voir avec, Outre-Manche, David Bowie qui, la même année, fait scandale en annonçant sa bisexualité. La lutte se mène en France en dessous des radars de la notoriété. Confinée dans les marges, elle parvient toutefois à sortir l’homosexualité de son invisibilité grâce à des cinéastes underground ou à des écrivains comme Jean-Louis Bory, mort en 1979, dont la voix était bien connue des auditeurs du Masque et la plume, et qui se confesse dans Ma moitié d’orange (1973). Grâce aussi à l’essayiste Guy Hocquenghem, qui fait un audacieux coming out à la une du Nouvel Observateur, ou encore au militantisme du FHAR, le Front homosexuel d’action révolutionnaire, fondé à Paris en 1971, qui donne naissance aux Gazolines. Un groupe de transsexuels et de travestis qui défilent, en talons hauts et armés de slogans hilarants (« Prolétaires de tous les pays, caressez-vous »). « Ce n’était pas notre vie » Futur journaliste à Libération, Gérard Lefort est aux premières loges de ces combats. « D’un côté, note-t-il, il y avait le travail déployé par des activistes qui imaginaient une identité folle, intrinsèquement militante. » De l’autre, « la représentation du pédé à la télévision – ou ailleurs –, qui était le danseur Jacques Chazot, l’image même du gay de droite, la folle des salons, bien comme il faut, qui ne dérange personne ». Entre ces deux restitutions de l’homosexualité, La Cage aux folles, et ses deux interprètes quinquagénaires, ne réduit pas mais accentue le grand écart. Le spectacle, s’insurge Gérard Lefort, « était un repoussoir, qui représentait ce que les bons bourgeois méprisaient chez le garçon coiffeur ». Avec le recul, il nuance : « Cela me faisait rire, un peu. Parce que c’était bien fait. Mais ce n’était pas notre vie. Ce n’était pas les mecs qu’on voyait sur les lieux de drague. » Certains détracteurs seraient allés jusqu’à vider une poubelle sur la tête des acteurs à la sortie d’un restaurant. Une « Contre-Cage » à l’intitulé ironique (Essayez donc nos pédalos) voit même le jour sur une péniche, en 1979, au cœur du Festival d’Avignon. « Nous avions 20 ans et nous voulions protester contre ce que véhiculait ce spectacle, en proposant une représentation qui parle autrement des homosexuels », explique Jean-Paul Muel, l’un des acteurs de cette fable écrite par Alain Marcel. « Avec les Pédalos, c’était la première fois qu’existait un spectacle d’homos joués par des hommes qui ne se travestissaient pas. » Triomphe aux Etats-Unis Qu’elle soit homophobe ou non, La Cage aux folles attire le grand public. Le film d’Edouard Molinaro qui vaut à Michel Serrault son premier César cumule 5,5 millions de spectateurs en France et 6,6 millions en Italie. Le triomphe est similaire aux Etats-Unis. En 1979, Edouard Molinaro décroche même le Golden Globe du meilleur film étranger et trois nominations aux Oscars. Tout en gardant son titre en français, il devient le long-métrage étranger le plus rentable de l’histoire aux Etats-Unis – il figure encore dans les quinze premiers. Dustin Hoffman se serait inspiré des mimiques de Michel Serrault pour préparer son rôle de travesti dans Tootsie (1982). Les producteurs de Broadway s’interrogent : peut-on en faire une comédie musicale ? Le nom de Harvey Fierstein circule. Né en 1945 à Brooklyn, ouvertement homosexuel, il a commencé comme chanteur travesti dans des boîtes de nuit avant de devenir dramaturge. Tout New York parle de sa pièce Torch Song Trilogy, portrait déchirant d’une drag-queen. Son agent lui propose de réfléchir à une adaptation de La Cage. Il a détesté le film, notamment pour la dureté des relations entre les deux héros. Mais, en lisant le texte de la pièce de Jean Poiret, il découvre une œuvre plus subtile. « Dans ce monde, les homosexuels sont la norme et les hétérosexuels de drôles d’oiseaux », écrit Fierstein dans son autobiographie (non traduite). Il entre alors en contact avec Jerry Herman, auteur-compositeur qui, vingt ans plus tôt, a écrit l’un des plus grands succès de Broadway, Hello, Dolly ! Ensemble, les deux hommes, homosexuels, insufflent leur vécu et les épreuves traversées. La farce devient une réflexion sur la passion qui unit les deux personnages principaux, la tendresse infinie d’Albin à l’égard du fils de Georges, la solitude de l’artiste. « Sa pièce devenait autre chose » Les premières représentations sont rodées dans la très corsetée ville de Boston. Puis, le 21 août 1983, le public du Palace Theatre à New York découvre le premier musical de Broadway dont les héros sont un couple d’homosexuels. « J’ai vu des bars gay faire l’objet de descentes de police, des drag-queens se faire tabasser dans des cellules, et ici, nous dépensons 5 millions de dollars pour glorifier [notre mode de vie] », affirme fièrement Fierstein au New York Times. La production organise une fête décadente. Dans le hall du gratte-ciel où siège la compagnie aérienne Pan Am, les invités doivent présenter leur invitation, un faux billet d’avion pour Saint-Tropez. Ils sont guidés par des hôtesses de l’air vers un décor provençal. Les serveurs, béret sur la tête et baguette de pain sous le bras, déposent des assiettes d’entrecôte avec une garniture d’anchois et d’olives. Venu de Paris, Jean Poiret n’en revient pas. Suzanne Sarquier, jeune assistante de Jean-Michel Rouzière, directeur du Théâtre du Palais-Royal, se souvient de « son émotion. Tout à coup sa pièce devenait complètement autre chose ». Le public s’enthousiasme. Autant celui de la communauté gay, très importante dans la ville, que celui des familles venues de tout le pays, Broadway étant un passage obligé du vacancier américain. Aujourd’hui encore, par mail, Harvey Fierstein se souvient des spectateurs de tous horizons en train de « rire, de pleurer et d’applaudir ces personnages ». « I Am What I Am », hymne homosexuel Les Parisiens s’esclaffaient devant la scène de la biscotte. Les Américains sortent en fredonnant l’air de Zaza Napoli, I Am What I Am. Un cri du cœur, dans lequel le personnage s’affirme tel qu’il est et ne réclame « ni louanges ni pitié ». Chanté quelques années plus tard par Gloria Gaynor, le titre deviendra un tube disco. Mais surtout un hymne homosexuel. Car une ombre plane sur le musical. Celle de l’homophobie de l’Amérique de Ronald Reagan doublée de celle du sida, qui décime la communauté gay new-yorkaise. Harvey Fierstein et Jerry Herman voient leurs amis mourir les uns après les autres. La farce sur les planches tourne au tragique dans la vraie vie. D’autres mises en scène suivront. A Broadway, mais aussi à Londres. Au point d’attirer Hollywood. Au début des années 2000, le réalisateur Gore Verbinski vient de remporter un immense succès en salle avec le premier volet de la trilogie Pirates des Caraïbes. Il veut adapter la comédie musicale à l’écran et convainc sans peine l’acteur vedette de son dernier film, Johnny Depp, d’interpréter Zaza Napoli. Fierstein, mécontent de cette version, balaie la proposition. Olivier Py a pour sa part passé sans peine les fourches caudines de Harvey Fierstein, « ravi de voir La Cage revenir à Paris ». Celui qui a traduit dans le passé Le Roi Lear ou Hamlet dit trouver « l’exercice beaucoup plus complexe » avec La Cage : « D’abord en raison des chansons, dont il fallait respecter le rythme, mais également parce que Fierstein a rempli le livret de jeux de mots très crus, souvent intraduisibles ». Mais l’humour n’était pas le seul écueil. Le défi était également de transmettre ce que le directeur musical Christophe Grapperon qualifie de « sucré-salé, de mélange de liesse et de malheur ». Ainsi, sa version de I Am What I Am n’a rien de disco, mais emprunte à la chanson réaliste française, de Fréhel à Piaf. Olivier Py a troqué le « Je suis ce que je suis », jugé « trop facile », pour un « J’ai le droit d’être moi ». « Parce que c’est cela qui est sans cesse remis en cause dans la pièce : le droit d’Albin à exister en tant que folle, son droit à considérer Jean-Michel comme son fils. C’est le droit de ne pas être un homme comme les autres que cette pièce convoque. » Olivier Py, le candidat idéal L’actuel directeur du Châtelet était le candidat idéal pour mettre en scène la comédie musicale. Non seulement l’artiste a le chant dans la peau mais le travestissement est sa seconde nature. Olivier Py au civil, Miss Knife sur les planches : voilà trente-cinq ans qu’il promène son double féminin sur les scènes hexagonales. Cheveux platine, talons aiguilles, bustier doré, mascara, cette autre version de lui-même ne déparerait pas dans le cabaret tropézien de Zaza et de Georges. Depuis les débuts de Miss Knife, Olivier Py travaille avec le costumier et scénographe, Pierre-André Weitz, qui supervise les décors et les tenues de La Cage. Le compagnonnage est capital. « Lorsque nous avons démarré Olivier et moi dans le métier, j’ai élevé des faisans pour pouvoir faire les roues de son costume. Leurs plumes tombent chaque année et, chaque année, au moment de la mue, elles repoussent, toujours plus grandes, plus belles, plus fournies. » Weitz travaille les matières avec un soin amoureux. La plume d’autruche, de faisan doré, les mousselines, les paillettes, les sequins, il les fait fabriquer sur mesure ou restaure et recycle l’existant. Dans son atelier replié sous les toits du Châtelet, dans le cliquetis des machines à coudre, cet artisan n’en finit pas de caresser ses étoffes. Pour La Cage aux folles, il rêve « d’extravagance, de folie et de fête ». D’une caisse, il sort des boîtes à gâteaux. A l’intérieur, des mini-maquettes du cabaret, de l’appartement de Georges et Zaza, d’un restaurant, d’une rue ou de la façade d’un immeuble, conçues avec du papier d’emballage de tablettes de chocolat. « La féminité est une forme d’interdit » Dans la salle de répétition de Romainville, trône un escalier de fer. Au sol, des morceaux de ruban adhésif pour délimiter les déplacements. Quelques chaises éparses. Un piano. La statue d’un éphèbe nu. Quant aux acteurs, ils n’ont pas encore enfilé leurs habits de lumière. Seules les chaussures à talons (6 à 8 centimètres de haut) ont été livrées à la troupe. « Les interprètes passent leur temps à monter et descendre les escaliers. C’est très dangereux, donc il faut faire le muscle pour que la marche devienne un automatisme », explique Pierre-André Weitz. Laurent Lafitte déambule sur le plateau, pensif et prudent : « Etre sur des talons, ça change tout, avoue-t-il, dans le corps c’est évident, mais dans la tête, ça provoque un truc très bizarre. » Pas simple d’endosser la féminité de Zaza, même lorsqu’on est, comme lui, un acteur rompu à l’art de la métamorphose. Sa moustache ? Il la rasera le moment venu. Pour l’instant, il doit se faire à cette diva qui sème le trouble en lui : « Même si je n’ai jamais eu peur de ma féminité, je ne l’ai jamais particulièrement explorée. J’avais un peu sous-estimé la façon dont le rôle viendrait me remuer intimement. » Il sourit de ce personnage qui le poursuit hors des répétitions (« même le week-end, quand je suis en cuisine avec mes maniques »). Incarner un travesti, avec dix tenues différentes, est une gageure de taille : « A priori, on aurait plutôt tendance à me voir dans le rôle de Georges. Pour les hommes de ma génération, la féminité est une forme d’interdit. A 52 ans, je me sens prêt à le franchir. » La bascule n’est pas neutre pour la star, qui met, de fait, sa notoriété au service d’une minorité. A-t-il peur d’être réduit à ce rôle ? « Non. » Fait-il acte de militantisme en se transformant en travesti ? « A partir du moment où on accepte une œuvre, on adhère à son discours. » Il rebondit vers le métier qu’il pratique depuis trois décennies. « C’est un spectacle qui parle beaucoup de la construction et de la déconstruction d’un personnage. » « Une réponse à toutes les violences » Sur le plateau, les comédiens les plus âgés ont vu les « transformistes », comme on disait alors, de Chez Michou ou de l’Alcazar. Damien Bigourdan, qui incarne Georges, est ému par « cet homme fou amoureux de son compagnon », pour qui « il a une tendresse infinie ». Les plus jeunes suivent de près la scène des drag-queens qui, depuis quelques années, connaît une envolée, dans la foulée de l’émission de télévision américaine « RuPaul’s Drag Race » et de sa déclinaison française. Pendant les répétitions, Olivier Py se tait, rit beaucoup. Il est heureux sur les scènes de théâtre, de vrais « safe spaces », terme de la communauté LGBT désignant les « espaces sûrs », où toute discrimination est proscrite. Mais il sait aussi que sa Cage aux folles vient se poser dans un monde sens dessus dessous. « Un homosexuel des années 1980 n’avait droit qu’à la pitié. Pas forcément à la violence, notamment physique, qu’il peut y avoir depuis la Manif pour tous, défendue par certaines personnalités de droite aujourd’hui au pouvoir. » Il cite Donald Trump, Jair Bolsonaro ou Giorgia Meloni.
Alors que l’intrigue du texte de Jean Poiret oppose la liberté d’être du couple de héros à l’intolérance de leur fils, Olivier Py et Laurent Lafitte s’interrogent sur les dérives récentes d’une partie de la jeunesse. Le comédien dit s’inquiéter de « ces nombreux jeunes fans de Jordan Bardella sur TikTok ». De son côté, le metteur en scène pointe du doigt le succès de l’extrême droite dans la communauté gay. Il dénonce également une esthétique viriliste véhiculée jusque dans les applications de rencontre homosexuelles. Autant d’éléments qui font que les artistes travestis dérangent encore en 2025. Le metteur en scène Thomas Jolly en sait quelque chose. Directeur artistique des cérémonies des Jeux olympiques de Paris 2024, il avait inséré, lors de l’ouverture, un tableau mettant en scène deux drag-queens. Diffamé et menacé, il a dû affronter une hostilité à laquelle il ne s’attendait pas : « Cela a été un catalyseur pour déverser toutes sortes de haines réactionnaires, homophobe, raciste puis antisémite, grossophobe, transphobe, etc. » Le créateur a porté plainte contre certains de ses agresseurs et gagné son procès. Mais la séquence lui a laissé un goût amer : « Qu’est-ce que ça dit du recul de la pensée, d’un rétrécissement des esprits ? » La Cage aux folles d’Olivier Py provoquera-t-elle des réactions haineuses similaires ? Au Châtelet, les membres de l’équipe semblent sereins. Comme Zaza Napoli, ils ne transigeront pas sur les paillettes, les chorégraphies et les traits d’esprit. Olivier Py en est certain : « La folle est une réponse à toutes les violences. »

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