enquete sur le monde du rap
« Des organisations à la violence sans limite ont fait irruption dans le rap français » : les extraits de « L’Empire », dans les coulisses criminelles d’une industrie aux chiffres vertigineux
Dans un livre riche en révélations publié mercredi 29 octobre par Flammarion, les journalistes Paul Deutschmann, Simon Piel et Joan Tilouine racontent la face cachée d’un mil
« L’Empire », dans les coulisses criminelles d’une industrie aux chiffres vertigineux
Dans un livre riche en révélations publié mercredi 29 octobre par Flammarion, les journalistes Paul Deutschmann, Simon Piel et Joan Tilouine racontent la face cachée d’un milieu dominé par des rappeurs ultracapitalistes, aussi décomplexés que déterminés, parfois liés à la grande criminalité.
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https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/10/28/de-jeunes-organisations-criminelles-a-la-violence-sans-limite-ont-fait-irruption-dans-le-rap-les-extraits-de-l-empire-dans-les-coulisses-du-rap-francais_6649887_3224.html
Aujourd’hui, le rap s’est hissé au sommet. Depuis une décennie, ses stars, encore presque exclusivement masculines, dominent la scène musicale hexagonale. Leur puissance ne se mesure pas seulement à ces stades remplis en un temps record, aux milliards de streams, aux albums écoulés par dizaines de millions ou aux centaines de millions de vues sur YouTube. Car au-delà de ces chiffres vertigineux, ce genre musical bouleverse la langue française, influence la mode, questionne la société et façonne une certaine vision du monde. Le rap redessine aujourd’hui l’imaginaire collectif de millions de Français bercés à PNL, Jul, Werenoi, Gims, SCH et d’autres.
En dix ans, de 2015 à 2025, tout a basculé : explosion du genre reconfiguré par le numérique ; affaiblissement progressif des géants de l’industrie musicale. Les rappeurs ont de façon spectaculaire renversé le rapport de force avec les maisons de disques : les contrats se signent à leurs conditions, les avances atteignent des millions. Ces artistes ont tous imposé leur façon de faire : celle d’entrepreneurs ultracapitalistes, aussi décomplexés que déterminés.
[Documents confidentiels à l’appui, les auteurs décryptent les accords financiers négociés par les rappeurs, et démontrent l’étroitesse des liens noués entre certains d’entre eux et le crime organisé.]
(…) Jamais avant cette décennie l’argent n’avait tant circulé ni attisé la convoitise d’acteurs issus de la grande criminalité, en toute impunité. Car derrière la face éclatante de l’Empire, une autre réalité plus sombre prospère. Une mécanique de prédation et d’emprise sans précédent s’est enclenchée. Des narcotrafiquants en fuite et recherchés, voire incarcérés, par les autorités françaises traitent en direct avec des majors et leurs méthodes de négociation intègrent inévitablement la violence. Depuis plusieurs années, des rappeurs sont extorqués et menacés, des producteurs et collaborateurs d’artiste tués, le plus souvent dans le silence d’un Empire peu enclin à solliciter l’aide de la police pour régler ses affaires. Jusqu’à ce qu’un palier soit franchi à l’été 2024 avec l’opération menée par un commando de tueurs disciplinés et équipés d’armes de guerre contre l’équipe du rappeur marseillais SCH. L’un de ses membres meurt, criblé de balles.
De jeunes organisations criminelles à la violence sans limite ont fait irruption dans le rap. De Marseille, où elle règne sur un pan du narcotrafic, la DZ Mafia cherche à se diversifier par la force, et les rappeurs multimillionnaires se retrouvent dans son viseur. Plus au nord, entre Paris et Le Havre, la BMF, acronyme de Black Manjak Family, s’est fait remarquer dans le cadre de la sanglante évasion de prison du narcotrafiquant Mohamed Amra. Proche de l’artiste Koba LaD, ce gang se révèle, aussi, bien connu des filiales françaises de majors comme Universal et Sony, qui traitent depuis plusieurs années avec certains de ses membres.
En mai 2025, autour de la mort tragique de Werenoi, plus grand vendeur de l’industrie musicale française de ces deux dernières années tous genres confondus, les larmes et les millions d’euros s’entremêlent. Son distributeur, Believe, tout comme son entourage, avait fini par faire avec le milieu du narcobanditisme, avide de percevoir une part de son avance record et de ses revenus.
Dans le plus grand secret, les majors ont été contraintes de glisser, peu à peu, dans une lente dérive. Quitte à signer avec des structures créées par des figures du crime organisé des accords confidentiels enfouis dans les strates opaques de groupes cotés en Bourse, dont les actionnaires s’appellent Bouygues, Bolloré ou l’Etat français. Comme Frank Sinatra en son temps mais dans des proportions tout à fait inédites, le rap n’échappe pas à la prédation du milieu. Elle est là, incontrôlable, impossible à contourner. Il faut parfois se cacher, partir loin, hors de portée, explorer d’autres horizons. (…)
Ces rappeurs se détournent de la France, s’invitent à la table de présidents africains, de rois et d’émirs. Ils posent leurs valises et logent un pan de leur fortune naissante dans la scintillante cité-Etat de Dubaï, carrefour éphémère et stratégique de cette nouvelle géographie. (…)
L’autoroute des ambitieux du nouveau monde se nomme Sheikh Zayed Road. L’immense bande d’asphalte rectiligne perce une jungle de tours futuristes érigées sur ce qui était, il n’y a pas si longtemps encore, un bout de désert parsemé de villages de commerçants et de chasseurs de perles. Transformée en un centre de négoce et de services haut de gamme en tous genres, Dubaï incarne une forme d’apogée de la réussite. (…)
Chaque semaine, les artistes vont et viennent accompagnés de leurs équipes pour des showcases, des vacances à grands frais mais aussi pour créer des sociétés et ouvrir des comptes bancaires. D’autres s’y installent à demeure, dans l’espoir d’échapper au fisc, à la justice de l’Etat ou à celle de la rue. (…)
Quitte à réinventer sa vie, pourquoi ne pas le faire dans le bling de Dubaï, confortablement installé à l’une des tables enfumées du Café de Paris ? Cet établissement sans charme ni alcool se situe dans le quartier prisé de Business Bay, mais à l’écart des avenues les plus luxueuses. (…) C’est l’un des lieux de rendez-vous de la frange la plus interlope de la communauté française. Les derniers tubes de rap en fond sonore, des influenceurs se gobergent à une table voisine de celle d’escrocs des cryptomonnaies, qui saluent chaleureusement des agents immobiliers évoquant des transactions en cash et des producteurs de concerts de rap affalés dans des fauteuils, occupés à tirer sur leurs narguilés entourés de filles maquillées à l’excès. Pour le côté mondain, quelques stars défilent en toute simplicité.
Maes [célèbre rappeur franco-marocain] passe de temps à autre, toujours escorté d’amis comme l’influenceur Kamel Tatouage, après un tour au barber shop voisin dont ils font la promotion sur les réseaux sociaux. Lorsqu’il est en ville, son ancien mentor devenu son ennemi du moment, Booba, se pointe au volant d’une Ferrari de location, précédé de son équipe de sécurité. Lacrim est un habitué du lieu et Dadju s’y montre aussi, avant de se produire sur scène, tout comme son frère Gims. Le rappeur exubérant de Saint-Ouen Heuss l’Enfoiré ne passe pas inaperçu comme autrefois Werenoi, tous deux unis par leur pacte avec Malsain [surnom d’une figure du narcotrafic en Seine-Saint-Denis, désormais installée au Maroc, qui s’intéresse depuis longtemps au business du rap. Les auteurs consacrent un chapitre au rôle majeur qu’il joue dans l’ombre de certains artistes.] (…)
[Au Café de Paris, à Dubaï,] les plus fidèles clients sont les bandits. Ceux-là débarquent à la nuit tombée en Lamborghini, Rolls-Royce Cullinan, Brabus 800, vêtus casual chic ou plus décontracté, en tee-shirt, short et claquettes griffées de maisons de luxe. L’atmosphère de la terrasse change alors, du seul fait de leur présence, qui n’échappe à personne. Ces individus dont les noms donnent des sueurs aux policiers ont beau ne pas se cacher, il vaut mieux les observer sans se faire remarquer. Sur les coups de 22 heures, ils prennent place au Café de Paris pour se détendre ou gérer les détails de leurs importations de cocaïne et de haschich par tonnes, depuis l’Amérique du Sud, les Caraïbes, le Maroc. (…)
Il n’y a qu’à traverser l’avenue pour retrouver leurs homologues belgo-marocains [allusion à la Mocro Maffia, puissant cartel belge et néerlandais, originaire du Maroc] dans un autre bar-restaurant chicha, le Fomo. (…)
Chaque semaine, [dans une boîte de nuit baptisée le Blu Dubaï] une soirée est consacrée au rap français, La Parisienne, organisée par un DJ belgo-marocain ayant autrefois officié dans les clubs Blu de Bruxelles et de Rotterdam (Pays-Bas). Dans la succursale dubaïote, il reçoit les plus grands noms du rap français, de Werenoi à Booba en passant par Gims, Maes, Lacrim et SCH. Au point que le Blu est vite devenu un lieu incontournable pour les artistes, qui en ont fait une sorte de filiale offshore de l’Empire. La grande majorité des têtes d’affiche du rap ont des attaches à Dubaï, leur base arrière. Certains y ont même élu domicile à l’année. Ils sont reçus à bras ouverts, avec leurs capitaux et leurs audiences sur les réseaux sociaux où ils vantent la destination. (…)
En France, les rappeurs soudainement riches à millions et leurs producteurs s’agacent des coups de boutoir de l’administration fiscale, en contribuables peu sensibles aux vertus d’une redistribution dont ils n’ont pas toujours bénéficié. Après tant de galères, de misère pour certains, ils ne saisissent pas toujours l’intérêt de verser leur écot à une collectivité qui les a, disent-ils, méprisés et relégués aux marges de la société. Ce partage, les plus généreux d’entre eux le règlent à leur manière en privilégiant les aides directes et informelles ou le versement aux associations de leurs quartiers. Parfois mal conseillés, souvent trop dépensiers, presque tous les artistes à succès ont connu des démêlés avec le fisc, appâté par leurs publications sur les réseaux sociaux, où ils font volontiers étalage de trains de vie disproportionnés. (…)
Les artistes ont appris à jouer avec la mondialisation, choisissant de créer des sociétés implantées sur l’île Maurice, au Luxembourg, au Portugal ou au Maroc pour percevoir leurs avances et leurs revenus. Sur ce plan-là aussi, Dubaï occupe évidemment une place de choix. La gamme d’outils financiers nécessaires pour opérer y est aussi vaste que l’offre de conseils en matière de fiscalité et d’investissements. Sans surprise, les rappeurs exigent désormais des majors de leur verser leurs avances et leurs recettes sur des comptes locaux, contrôlés directement ou à travers des « proxys », des prête-noms. (…)
A Dubaï, les rappeurs français les plus clairvoyants s’efforcent de réinvestir les fonds dans des business nécessitant peu de compétences et de suivi mais garantissant une certaine rentabilité. Outre les barber shops et les restaurants, Dadju et son manager ont lancé un concept autour du padel dans un complexe chic où le ticket d’entrée pour les investisseurs s’élève à près de 350 000 euros pour 10 % du capital. Maes se vante d’avoir investi dans la société qui gère Aristo Desert, un centre de divertissement plutôt coquet, à l’écart de la ville, où les drapeaux du Maroc et des Emirats arabes unis faseyent au vent. Avec sa piscine, ses terrains de jeux, son restaurant et ses locations de puissants buggies pour sillonner les dunes, le site est prisé des rappeurs de passage, de stars du football comme Kylian Mbappé et d’influenceurs. Mais le placement privilégié reste l’immobilier, la valeur refuge à Dubaï, celle qui peut générer de colossales plus-values. (…)
Sheikh Zayed Road a souvent servi de décor et d’inspiration à Maes, devenu ces dernières années une influente star du rap français. Le jeune Franco-Marocain aux nombreux disques de platine s’est établi à Dubaï à la fin de l’année 2021, pour ne pas risquer de tomber sous les balles en plein cœur du quartier des Beaudottes, à Sevran, en Seine-Saint-Denis, où il a grandi. [Le nom de cette place forte du narco-banditisme et du rap revient souvent dans le livre, les auteurs expliquant comment certaines bandes convoitent l’argent des rappeurs.]
Le rappeur [Maes] le sait : de gros voyous ont placé un « contrat » sur sa tête. En apparence, ils ne lui reprochent pas grand-chose, si ce n’est d’avoir un peu trop « oublié d’où il vient », comme ils disent. Et de tirer profit de leurs propres histoires, celles des petits et grands trafiquants dont Maes chante les mésaventures.
Parmi les griefs figure aussi le refus d’apporter l’aide escomptée à de jeunes rappeurs sevranais désireux de percer dans l’industrie. L’argent de l’artiste, riche et célèbre, ne ruissellerait pas assez dans les poches des caïds et de leurs obligés. Début décembre 2021, en guise d’avertissement, des « petits » en mission commandée ont mis le feu aux trois véhicules de l’équipe de tournage d’un clip de Maes dans la cité. Deux Mercedes Classe G et un Sprinter partis en fumée. Le lendemain, l’artiste de 26 ans est revenu arpenter le quartier pour en découdre. Aux Beaudottes, deux jeunes hommes du clan ennemi sont visés par des tirs et blessés. Une escalade dans la violence. Avec cette riposte, le rappeur devient une cible à abattre. Sa mère, son épouse alors enceinte de jumeaux, leur petite fille et ses beaux-parents se retrouvent exposés aux représailles de la soldatesque des maîtres de la cité. Maes s’est donc résigné à prendre le chemin de l’exil en famille, en classe affaires sur la compagnie Emirates, pour s’établir à Dubaï. (…)
Dans l’écrin de verdure de Dubaï Hills, il loue une villa cubique de 300 mètres carrés bardée de caméras reliées à son smartphone. La star savoure à nouveau la liberté et, surtout, la tranquillité. (…)
Lui aussi vit pleinement ce « Dubai dream ». Son ami Kamel Tatouage se mobilise pour l’assister, le protéger, le distraire aussi. Il lui présente du beau monde et veut « le mettre bien », inquiet de voir Maes encore aiguillonné par l’angoisse de la mort et, devine-t-il, tenté par la vengeance. Avec lui, l’artiste au sourire enjôleur a pris des kilos de muscles, sculptés chaque jour à la salle de sport Binous, la plus grande de l’émirat, où des instagrameurs français soulèvent de la fonte sans se départir de leurs montres à plusieurs centaines de milliers d’euros. Au fil du temps, le rappeur a fini par prendre goût à ce bonheur clinquant, à cette ville où il peut déambuler sans être reconnu ni menacé. Mais une partie de lui-même est ailleurs. Et en guerre. (…)
En ce début de mois de décembre 2022, c’est son manager du moment qui s’offre une petite semaine sur place. Maes apprécie de passer du temps avec Batire Mendy dit « Batzo », trentenaire discret et taiseux qui a aussi lancé sa propre marque de vêtements baptisée MJK, en référence à sa communauté Manjak dont le bras armé est la Black Manjak Family de Koba LaD et ses affidés.
Dix jours après son retour à Paris, à la sortie d’un rendez-vous en fin d’après-midi avec un autre rappeur dans un restaurant de Champs-sur-Marne, Batzo lâche ses derniers mots au téléphone : « Je me suis fait allumer. » Au bout du fil, son épouse. Ce vendredi 16 décembre vers 19 heures, un sicaire juché à l’arrière d’un scooter vient de le tuer d’une balle de calibre 9 mm tirée dans l’aisselle gauche. Interrogés par la police, plusieurs proches du défunt partagent leurs hypothèses sur un probable lien entre cet assassinat et la guerre déclenchée autour de Maes à Sevran. (…)
Sous le choc, à Dubaï, Maes présente ses condoléances à la veuve de Batzo. Les policiers, eux, ont saisi le téléphone du producteur. Il contient des messages échangés avec Maes montrant que le rappeur cherchait à s’en prendre à Bigor [un membre du camp adverse] et son équipe… Maes l’ignore et tourne dans la foulée un clip sur Sheikh Zayed Road, au volant d’une Porsche blanche décapotable de location, suivi d’un convoi de Rolls-Royce, de Mercedes et de Lamborghini immaculées, simplement griffées du nom de son label Omerta étalé en larges lettres sur les capots. (…)
Le deuil n’atténue ni ses envies de vengeance ni sa consommation frénétique. Tout en se préparant à la « guerre », Maes veut se constituer un patrimoine pour son épouse et leurs enfants, en cas de chute sur le champ de bataille. (…) Dans la foulée, il a remis son gilet pare-balles pour s’offrir une furtive déambulation dans les rues de Paris. Chacun de ses déplacements est millimétré, les périmètres sécurisés, les voitures souvent changées. Il sait que ses ennemis le traquent sans relâche. Les maîtres du quartier des Beaudottes et des environs savent prendre leur temps. Le prix du pardon, de la sécurité aussi, ils l’ont fixé à un « lourd », soit 1 million d’euros, et 50 % des revenus de sa musique, selon les dires de Maes. Cette proposition, formulée par une connaissance utilisée comme intermédiaire, était censée lui garantir la paix et la sécurité. Il l’a refusée. (…)
La police soupçonne que, par messagerie cryptée, il ait pris attache avec une équipe de tueurs à gages de Seine-Saint-Denis. Le fameux Bigor et l’un de ses associés, avec qui il régente des points de deal dans les cités des anciennes Beaudottes et du Gros Saule, seraient désignés comme les cibles à éliminer. Pour ce « contrat », l’artiste proposerait 150 000 euros (Note des auteurs : selon une note de renseignement de la section de recherches de la gendarmerie du 14 décembre 2023. A ce stade, Maes n’a toujours pas été entendu par la justice française. Il n’a pas été condamné et reste présumé innocent).
A Dubaï, Maes se met à naviguer dans les eaux troubles de la grande criminalité internationale. Sans oublier le business. Le rappeur a pris soin de développer sa propre marque de vêtements, à l’esthétique évidemment sombre. Il écoule des maillots de boxe et des hoodies griffés du nom de son label, avec trois têtes cagoulées en guise de logo. Sur l’un de ses sites de vente de vêtements en ligne dont le PDG d’Universal Music France, Olivier Nusse, est directeur de publication, l’artiste propose ses collections « Balles », illustrée par trois cartouches de calibre, et « Cagoule ».
Sur une autre plateforme gérée par son label, il commercialise des tee-shirts et pulls siglés « Mocro Mafia ». (…) Coupé de sa ville de Sevran et en quête de nouvelles sources d’inspiration mais, aussi, d’éventuels protecteurs, Maes commence à discrètement frayer avec des rappeurs de cet écosystème qui viennent se mettre au vert, tourner des clips à gros budget et parler de vive voix avec leurs donneurs d’ordre. Fasciné par la découverte de cet univers, il se met à chanter la Mocro Maffia et à se créer un nouveau personnage encore plus violent, plus « marocain » aussi et absolument globalisé. Son ami Werenoi n’est alors pas insensible à cette influence. « Tu m’as vu à Dubaï en terrasse avec des gros bonnets de la Mocro », chante-t-il avec Lacrim. (…)
Le spectre de Maes plane de plus en plus sur cette spirale de violence meurtrière. Au point que les langues se délient peu à peu et que son dessein de vengeance commence à s’ébruiter. Lui-même s’en ouvre auprès d’autres artistes. Lorsque Werenoi ou Gims lui rendent visite à Dubaï, Maes fait calmement état de ses envies de représailles et livre même des bribes de ses plans. De Paris à Marseille, dans le petit milieu très renseigné des grands truands des cités, le rappeur de Sevran devient un sujet. D’autant qu’il se murmure qu’il contacte de plus en plus d’équipes de shooters sur les messageries cryptées, commettrait l’erreur d’écrire et même d’envoyer certaines de ses sollicitations par messages vocaux.
Maes tente aussi de prendre attache avec des affiliés de la DZ Mafia qui ne donnent pas suite, privilégiant les bonnes relations avec les parrains de ses ennemis. (Note des auteurs : contacté à plusieurs reprises en direct et par le biais de son avocate, Me Diane de Condé, Maes n’a pas donné suite à nos sollicitations. Me de Condé précise que l’artiste « n’est mis en examen dans aucune procédure à ce jour ». De son côté, Universal Music France se refuse à tout commentaire.) En revanche, son activisme finit par attirer l’attention des policiers qui s’intéressent sérieusement au rappeur, désormais plus que fortement suspecté de mettre des « contrats » sur ses cibles depuis sa villa familiale de Dubaï. Plusieurs enquêtes sont ouvertes par le parquet de Bobigny avant d’être transmises à la juridiction nationale de lutte contre le crime organisé. (…)
Le rappeur Maes, installé à Dubaï, visé par un mandat d’arrêt de la justice française
Les enquêteurs de la police judiciaire de Seine-Saint-Denis continuent dans le même temps à avancer dans le plus grand secret. Ils soupçonnent Maes d’avoir réactivé une « équipe » de la Cité blanche, à Sevran. Elle pourrait être derrière plusieurs assassinats, pensent-ils. Sous l’alias de « Renar » ou « Mario », le rappeur aurait participé activement aux préparatifs d’expéditions meurtrières sur un groupe Telegram dédié, baptisé « Top », avec « Faucon », qui endosse le rôle du logisticien, ou un certain « John Wick », du nom du personnage hanté par la vengeance qu’incarne Keanu Reeves dans une série de films. (…)
Avec une discipline et un professionnalisme quasi militaires, les habitudes de « l’ennemi » sont patiemment étudiées, les stratégies d’élimination esquissées, le recours à certaines armes de guerre, jugées les plus appropriées, envisagé. Il y a toutefois un imprévu. A Paris, les enquêteurs analysent le téléphone d’un trentenaire contrôlé début juin 2024 à Sevran alors qu’il circulait dans la nuit à trottinette, visage cagoulé et mains gantées. Une banale patrouille l’a arrêté chemin du Marais-du-Souci, comme un présage.
L’individu s’est laissé contrôler sans opposer la moindre résistance. Sur lui, les policiers ont découvert un pistolet semi-automatique Glock au chargeur garni, prêt à l’emploi. L’exploitation de son téléphone permet aux policiers d’exhumer nombre de conversations entre « Renar », « Faucon » et « John Wick ». Selon un document judiciaire de synthèse, ces éléments permettent de penser que Maes aurait « dirigé les opérations depuis Dubaï en fournissant des instructions précises et en désignant les cibles à abattre. Il finançait également cette organisation en opérant des virements bancaires au bénéfice de plusieurs de ses membres ». La justice le soupçonne aujourd’hui d’être derrière deux assassinats, commis respectivement les 3 mai et 14 juin 2024. (…)
[Début 2025], à Dubaï, les indiscrétions de la rue apprennent à Maes qu’il fait désormais l’objet d’une notice rouge d’Interpol. Elle a effectivement été émise le 18 décembre 2024 à la demande de la France, mais n’a pas été rendue publique. A l’aube d’une visite du ministre de la justice, Gérald Darmanin, à Abou Dhabi et Dubaï, l’artiste craint l’extradition.
Le nouveau garde des sceaux s’apprête à rencontrer son homologue et des acteurs-clés des milieux sécuritaires émiratis pour évoquer le renforcement de la délicate coopération judiciaire. Jusqu’ici, les demandes d’extradition émises par les Français se sont le plus souvent heurtées à des fins de non-recevoir. En coulisses, les hauts responsables de la police et de la justice françaises n’hésitent pas à parler de « corruption » au sein de l’administration émiratie. Cette fois, Gérald Darmanin souhaite obtenir des actes concrets. Il prévoit de remettre une liste de vingt-sept Français établis à Dubaï et réclamés par les autorités. Des habitués du Café de Paris, notamment, comme Walid Georgey, Maes à la scène, figurent en bonne position sur ce document confidentiel.
Lire aussi (2023) | Article réservé à nos abonnés A Dubaï, Gérald Darmanin tente de renforcer la coopération judiciaire internationale entre la France et les Emirats
Manifestement informé des préparatifs du déplacement du ministre, pourtant resté secret, le rappeur affine la logistique de son plan de fuite. Le 10 janvier, il célèbre son trentième anniversaire en famille, avec une poignée d’amis. Il n’a pas fait état de sa décision de prendre le large, refusant la fatalité de l’extradition.
Pour quitter les Emirats arabes unis dans la clandestinité, les hors-la-loi ont l’habitude de payer cher pour se faufiler à bord de navires commerciaux vers l’Inde, l’Iran, le Kenya, ou de corrompre des hauts responsables à l’aéroport de Dubaï afin d’embarquer sans laisser de traces sur des vols commerciaux ou de jets privés. Le rappeur a choisi de s’évader par la route, sans son épouse et leurs enfants. Deux jours avant l’arrivée de Gérald Darmanin, ce samedi 18 janvier 2025, Sheikh Zayed Road sert de décor au dernier acte de la vie d’artiste en liberté de Maes.
Par la fenêtre de la voiture qui le transporte, défilent les buildings d’une ville jamais assoupie, puis un désert pierreux ouvre sur les eaux turquoise du golfe d’Oman. Le passeur gère sans anicroche le franchissement de la frontière avec Oman contre quelques milliers de dirhams, pour éviter le signalement à Interpol. L’artiste continue sa route, sans encombre, jusqu’à la capitale du sultanat, Mascate, où il rallie l’aéroport international. Il s’y engouffre dans le confort d’un luxueux jet privé spécialement affrété pour l’occasion, direction Le Caire, d’où il redécolle pour le Maroc. Maes y a acquis la nationalité une dizaine d’années plus tôt et prévoit de s’y reposer, faire venir sa famille, mais aussi de résoudre une bonne fois pour toutes ses problèmes.
Pour ce faire, il compte s’entretenir avec Malsain en vue de négocier avec lui une protection, voire une médiation avec les « grands » des Beaudottes, à défaut d’un plan d’éliminations ciblées. A l’aéroport de Casablanca où il débarque le 22 janvier, Maes comprend immédiatement que son grand voyage clandestin touche à sa fin : des membres des forces de sécurité royales et des agents en civil se dirigent calmement vers lui. Son dernier coup de téléphone, il le réserve à Gims, pour l’informer de son arrestation et lui demander d’activer son réseau haut placé au Maroc pour intervenir en sa faveur. Les motifs de l’arrestation sont flous mais pourraient être liés à des faits commis sur le territoire marocain ainsi qu’à des liens avec une nébuleuse criminelle suspectée entre autres de trafic d’armes à Tanger, la grande ville du Nord.
Recherché activement par les autorités françaises, signalé par Interpol aux polices du monde entier, le rappeur de Sevran se retrouve cerné. Il est transféré à Tanger, où un magistrat le place en détention provisoire. Il reçoit rapidement la visite de policiers français qui l’interrogent. Les conditions d’incarcération sont rudes. Maes ne bénéficie pas tout de suite des privilèges accordés aux détenus VIP, et son frère Adam peine à choisir un avocat marocain de confiance pour organiser sa défense. L’épouse de l’artiste reçoit de courts appels téléphoniques, lui fait entendre la voix de ses enfants. Dans le cadre de la coopération judiciaire avec la France, des policiers émiratis se déplacent à leur domicile de Dubaï pour notifier, fin février 2025, le gel du compte bancaire du label Omerta. A Marrakech, Gims ne se mobilise pas pour Maes. A Dubaï, il tourne début mai un clip avec Werenoi, dans une ambiance détendue.
« L’Empire », de Paul Deutschmann, Simon Piel et Joan Tilouine, Flammarion, 352 pages, 22,50 euros
https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/10/28/de-jeunes-organisations-criminelles-a-la-violence-sans-limite-ont-fait-irruption-dans-le-rap-les-extraits-de-l-empire-dans-les-coulisses-du-rap-francais_6649887_3224.html

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