Au procès de l’ex-ministre Bruno Le Roux : « Vous recrutez une ado de 15 ans pour rédiger des amendements ? », cerise,Règlement de son cardiologue, frais de déplacement à l’étranger, achats de vêtements féminins ou de quatre paires de lunettes en une seule année…
L’ancien député socialiste était jugé pour détournements de fonds publics après avoir employé ses deux filles comme assistantes parlementaires. Deux ans de prison avec sursis probatoire, 40 000 euros d’amende et cinq ans d’inéligibilité ont été requis.
« Je« Je suis confiant », lâche d’emblée Bruno Le Roux, sûr que « les éléments apportés dans l’enquête » ont déjà démontré l’absence de sa culpabilité. L’ancien ministre socialiste, resté silencieux depuis huit ans, était jugé par le tribunal de Paris mercredi 12 et jeudi 13 novembre pour détournements de fonds publics. Mais avec lui, c’est un ancien monde qui ressurgit.
Celui d’un élu aux trente ans de carrière politique, devenu maire, député socialiste de Seine-Saint-Denis puis ministre de l’intérieur sous François Hollande. Et celui d’une époque où les ministres démissionnaient lorsqu’ils étaient mis en cause pour des atteintes à la probité.
« Avec le premier ministre, nous avions convenu que le ministre de l’intérieur ne pouvait pas être auditionné par des forces de police même si cette jurisprudence n’a pas fait long feu », rappelle-t-il pour évoquer ce fameux 21 mars 2017 ; alors qu’il quittait ce ministère dont il « rêvait » après l’ouverture d’une enquête par le Parquet national financier (PNF). La veille, en pleine campagne présidentielle et en pleine affaire Fillon, l’émission « Quotidien », sur TMC, révélait que Bruno Le Roux avait employé ses deux filles comme collaboratrices parlementaires.
Au total, elles ont bénéficié de vingt-quatre contrats entre 2009 et 2016, lorsqu’il était député de Seine-Saint-Denis, puis patron du groupe PS à l’Assemblée nationale. L’aînée a débuté à 15 ans et enchaîné quatorze contrats sur sept ans. La benjamine a débuté à 16 ans et cumulé dix contrats sur quatre ans. Les deux ont parfois été embauchées à l’Assemblée alors qu’elles étaient en stage ou en vacances en même temps.
Plus de huit ans après les premières révélations et une longue enquête préliminaire menée par le parquet, Bruno Le Roux est à la barre, seul, dans une salle quasi vide. Désormais titulaire d’un CAP cuisine et patron d’une société de conseil payé jusqu’à 13 000 euros par mois, il promet de « démontrer » son innocence. En plus de l’emploi soupçonné fictif de ses deux filles pour un total de 64 000 euros, il est aussi poursuivi pour avoir détourné plus de 36 000 euros de son indemnité représentative de frais de mandat (IRFM).
Aucune trace écrite
Devant le tribunal, l’ex-élu socialiste, 60 ans aujourd’hui, martèle donc qu’il n’a transgressé aucune règle : « J’ai commencé à travailler à 16 ans dans l’usine de mon père. Là, pour mes filles, l’objectif était le même. » Il se sépare en 2009 de sa compagne dans un « contexte tendu » et voit dans ces embauches une aubaine. C’était pour « passer plus de temps avec elles » et pour « qu’elles puissent financer leurs études et leurs loisirs ». « Elles avaient une formation qui leur permettait de remplir les tâches et même d’aller plus loin », développe-t-il. « Elles étaient titulaires d’un brevet des collèges, c’est bien ça ? », coupe tout de même le président du tribunal.
Malgré ce faible niveau d’études, les enfants de Bruno Le Roux étaient très bien rémunérées, parfois bien plus que ses assistantes qualifiées et permanentes. L’aînée a débuté à 1 300 euros par mois pour terminer à 3 300 euros. Sa sœur a commencé à 1 500 euros pour un dernier contrat à 3 000 euros. Mais ces emplois étaient-ils fictifs ? « Non, le travail était effectif », jure l’ex-élu qui tient à se distinguer : cette affaire n’est pas celle de François et Penelope Fillon. « Ça ne devrait pas être autorisé », disait-il d’ailleurs à l’époque pour dénoncer ces élus qui embauchaient leur femme.
Interrogé par les trois magistrats, Bruno Le Roux bute sur un élément : pendant les huit ans d’enquête, pas un seul document n’a été versé pour montrer que ses filles ont effectivement travaillé. Pour combler ce manque, l’ancien député digresse en longueur, tient à montrer qu’il a réponse à tout, et ne compte pas laisser de questions en suspens.
On pourrait se demander si ce n’est pas incompatible de faire de l’archivage depuis sa chambre d’étudiante.
Le président du tribunal à Bruno Le Roux
Pourquoi son ex-compagne n’a-t-elle pas été capable de dire quoi que ce soit du travail de ses filles ? « Elles ont leur caractère. Je leur avais demandé une certaine étanchéité », balaye-t-il. Pourquoi certains contrats d’embauche n’ont-ils pas été signés par les intéressées ? « C’était signé par procuration », rétorque-t-il. Pourquoi ses filles ne venaient-elles pas à sa permanence et quasi jamais à l’Assemblée ? « Elles pouvaient télétravailler », défend-il encore – qu’importe si, à cette époque, bien avant le covid, aucune de ses autres assistantes ne l’avaient jamais fait.
« Vous recrutez une ado de 15 ans pour rédiger des amendements ?, interroge le président médusé. On peut se poser la question d’une volonté de dissimuler le fait qu’elles ne travaillaient pas à l’Assemblée. » Elles devaient surtout « trier et archiver des documents », corrige Bruno Le Roux. « On pourrait se demander si ce n’est pas incompatible de faire de l’archivage depuis sa chambre d’étudiante », poursuit le magistrat, avant de laisser son assesseur passer au crible les étrangetés du dossier.
Sur plusieurs périodes, ses filles étaient embauchées à l’Assemblée mais avaient d’autres engagements à côté. L’une était en stage en Belgique, salariée chez Leroy Merlin ou en vacances en Espagne. L’autre parvenait à cumuler son poste d’assistante et des études en seconde année de classe préparatoire scientifique. Elles travaillaient le dimanche, la nuit, ou après leur fin de contrat, assure leur père. « Avaient-elles le droit de le faire ?, interroge l’ex-dirigeant socialiste. Non, selon le Code du travail, oui selon moi. Car l’essentiel était qu’elles terminent les tâches. »
Théorie du complot
Devant les policiers, ses filles et plusieurs de ses collaboratrices ont confirmé cette version, tout en laissant planer quelques doutes. Plusieurs missions qu’elles étaient censées effectuer n’ont par exemple jamais été réalisées. Elles étaient supposées trier le courrier mais aussi gérer un logiciel, tenir la permanence, élaborer des argumentaires ou préparer des fichiers… Elles ne savaient pourtant rien du logiciel en question, n’ont jamais tenu de permanence et n’avaient pas d’ordinateur professionnel.
Bruno Le Roux a également dû s’expliquer sur l’utilisation de près de 36 000 euros d’argent public puisés sur son enveloppe parlementaire. Règlement de son cardiologue, frais de déplacement à l’étranger, achats de vêtements féminins ou de quatre paires de lunettes en une seule année… le parquet a listé de nombreuses « dépenses personnelles » après un signalement de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP).
Des retraits de plusieurs centaines d’euros interrogent aussi. « J’avais toujours envie d’avoir des espèces dans la poche pour acheter des sandwichs aux militants avant un tractage par exemple », explique Bruno Le Roux. « Et ce retrait de 700 euros le jour de Noël ? », interroge une magistrate. « Il n’y a pas le moindre cadeau de Noël, réplique-t-il, mais la fin de l’année est une période importante pour un parlementaire. » Et ces versements à une productrice de foie gras ? « On n’est pas obligé de prendre des Apéricube lorsqu’on organise une réception », défend-il encore.
Loin d’être convaincu, le procureur national financier dénonce une « dissimulation des faits » et explique pourquoi l’ancien ministre devrait être condamné. « À aucun moment M. Le Roux n’a été en capacité de fournir des éléments », rappelle-t-il. Pas de trace écrite, pas de SMS et pas de mail alors que ses filles « étaient censées travailler en distanciel ». Leurs rémunérations très élevées, « au regard des tâches attendues et réellement effectuées », sont anormales selon lui, « et viennent signer l’existence de détournements de fonds publics ».
Six jours seulement après la mise en examen de François Fillon, on cherchait une cible à gauche.
Éric Gaftarnik, l’avocat de Bruno Le Roux
Selon le parquet, ce montage au profit de ses filles n’avait qu’un but : « Lui permettre pour partie de ne pas avoir lui-même à supporter le financement de leurs études. » S’il salue sa démission de l’époque, « une attitude qui, sur le plan éthique, semble tout à fait valorisable », le procureur regrette qu’il n’y ait « absolument pas de prise en compte de l’anormalité de cette situation ». Il requiert deux ans de prison avec sursis probatoire, l’obligation de réparer les dommages, 40 000 euros d’amende et cinq ans d’inéligibilité avec exécution provisoire.
« Des réquisitions excessives », estime l’avocat de Bruno Le Roux. « Formellement, il n’est pas dans les clous, on est tous d’accord, plaide Éric Gaftarnik. Ses contrats de travail sont ni fait ni à faire, mais ses filles ont travaillé. » « Elles n’ont peut-être pas travaillé assez, pour un emploi peut-être trop payé, mais elles ont bien travaillé », martèle l’avocat tout en demandant la relaxe. Pour lui, Bruno Le Roux n’est rien d’autre que la « victime d’un complot ».
Au début des débats, son client avait salué le travail des enquêteurs et promis de respecter la justice malgré « des vents contraires ». Pas son avocat, qui tape à tout-va.
Sur le service public et « cette émission ignoble de France Inter » qui a osé parodier les filles Le Roux. Sur la presse ensuite, « “Quotidien”, Le Monde et Mediapart », qui ont révélé ou relayé l’affaire « six jours seulement après la mise en examen de François Fillon ». « Ce n’est pas une coïncidence ! », tonne-t-il avant d’accuser le PNF : « On cherchait une cible à gauche pour faire le pendant de la cible trouvée à droite. » La décision sera rendue le 19 février 2026.

Commentaires
Enregistrer un commentaire