Affaire libyenne : Sarkozy remis en liberté et interdit d’entrer en contact avec Darmanin

Affaire libyenne : Sarkozy remis en liberté et interdit d’entrer en contact avec Darmanin L’ancien président détenu depuis le 25 octobre a été remis en liberté par la cour d’appel, mais elle le soumet à l’interdiction de communiquer avec le ministre de la justice Gérald Darmanin et son cabinet. 10 novembre 2025 à 14h37 « C’est« C’est dur, c’est très dur, ça l’est certainement pour tous les détenus, je dirais même que c’est éreintant », a déclaré, lundi 10 novembre, Nicolas Sarkozy, en visioconférence depuis la prison de la Santé. « Je n’aurais pas imaginé attendre 70 ans pour connaître la prison », a-t-il ajouté. L’ancien président de la République, condamné le 25 septembre à cinq ans de prison ferme avec mandat de dépôt différé pour association de malfaiteurs dans l’affaire des financements libyens, a demandé et obtenu, ce lundi, sa remise en liberté devant le président Olivier Géron, déjà officiellement choisi pour présider le procès en appel, qui doit se tenir en mars 2026. Le président de la cour a fait droit aux arguments de la défense de Nicolas Sarkozy sur l’inexistence d’un risque de dissimulation de preuves et de fuite, estimant que son maintien en détention pouvait donc être levé. Sa décision a été immédiatement signifiée à la maison d’arrêt de la Santé, qu’il a quitté dès 15 heures. Néanmoins, le président Géron a assorti cette mise en liberté de nombreuses réserves, plaçant l’ex-président sous un contrôle judiciaire strict. Le magistrat a souligné que plusieurs prévenus et témoins résidaient à l’étranger. « En tant qu’ancien président, le prévenu dispose, très naturellement de facilités, pour entrer en contact, non pas tellement avec ces personnes, mais avec les dirigeants des pays dans lesquels ils résident ou ont trouvé refuge », note la cour. Qui ajoute : « Le risque de pression ou de concertation ne donc peut être totalement écarté non pas seulement sur les prévenus concerné par les faits reprochés à Nicolas Sarkozy, mais aussi sur les témoins clés ». « Il apparaît donc justifié de prévoir une interdiction de quitter le territoire national », a estimé le président. Olivier Géron a par ailleurs rappelé que pendant l’enquête sur l’affaire libyenne, Nicolas Sarkozy était personnellement entré en contact, en 2013, avec le directeur du renseignement intérieur français au sujet d’un témoignage potentiellement gênant pour lui d’un ancien responsable libyen. « Le principe même de ce contact interroge la cour », a dit Olivier Géron. Le président de la cour a aussi pointé la condamnation définitive pour corruption de Nicolas Sarkozy dans l’affaire Bismuth, « une procédure qui mettait en cause un avocat général de la Cour de cassation définitivement condamné ». Illustration 1Agrandir l’image : Illustration 1 L’ancien président français Nicolas Sarkozy quitte son domicile pour se présenter à la prison de la Santé, à Paris, le 21 octobre 2025. © Photo Julien de Rosa / AFP Ces éléments convergents ont poussé la cour à considérer que « pour la sérénité des débats » et pour la préservation de « l’indépendance de la justice », il convenait d’interdire à Nicolas Sarkozy d’entrer en contact avec une trentaine de personnes, prévenus ou témoins. En bas de cette liste, il a fait figurer le garde des Sceaux lui-même. « Au regard des antécédents du prévenu, qui montre sa capacité à actionner différents services de l’État », et ce bien qu’il n’exerce « plus d’activité officielle », « la cour estime nécessaire de prévoir une interdiction pour le prévenu d’entrer en contact de quelque manière que ce soit avec un certain nombre de responsables du ministère de la justice ». Le dispositif du contrôle judiciaire de Nicolas Sarkozy lui interdit « de recevoir ou de rencontrer et d’entrer en relation de quelque façon que ce soit » « avec le ministre de la justice en exercice [Gérald Darmanin], les membres de son cabinet et tout cadre du ministère de la justice ». L’actuel garde des Sceaux, contrevenant à tous les usages, avait en effet rendu visite à Nicolas Sarkozy à la prison de la Santé, provoquant l’inquiétude de plusieurs hauts magistrats, dont l’actuel procureur général de la Cour de cassation, Rémy Heitz, et son prédécesseur, François Molins. Une audience en visioconférence À 9 h 30 ce matin, Nicolas Sarkozy a fait son apparition sur les écrans de la salle Dario de la cour, assis devant une table d’école, à côté de ses deux avocats, Mes Jean-Michel Darrois et Tristan Gautier. Visage blanc, veste bleue, il a le regard tourné lui aussi vers l’écran et les images de la salle d’audience. Seule sa chemise bleue attachée sans cravate trahit sa condition de détenu. Et à l’image, cette précision : « PARIS LA SANTÉ – PARLOIR 3 ». « Je sais que ce n’est pas le lieu pour plaider au fond, je n’ai jamais eu l’idée folle de demander à M. Kadhafi quelque financement que ce soit, et me dérober à la justice ce serait avouer, a-t-il assuré, les traits tirés. Jamais je n’avouerai quelque chose que je n’ai pas fait. » Voulant balayer les craintes d’une concertation avec ses coprévenus, Nicolas Sarkozy a certifié n’avoir pas eu le moindre « contact » avec Claude Guéant et Brice Hortefeux durant les quatre mois d’audience du procès libyen. Il a aussi « répondu scrupuleusement à toutes les convocations ». Et ce n’est pas « après trois semaines à la Santé » qu’il prendrait la fuite. « Je suis français, j’aime mon pays, ma famille, mes enfants. Je me bats pour que la liberté triomphe. » Il a rendu « hommage au personnel pénitentiaire », « qui a été d’une humanité exceptionnelle, c’est ce qui a rendu ce cauchemar supportable ». À l’audience, la famille est là, représentée par Carla Bruni, et deux de ses fils, Jean et Pierre Sarkozy. Manteau noir, les traits tirés, l’épouse fait la bise aux collaborateurs de l’ancien président, puis s’assoit tristement. « Ça va, toi ? », questionne l’attachée de presse Véronique Waché. Carla Bruni baisse la tête en grimaçant. Je répondrai aux questions, Monsieur le président. Nicolas Sarkozy, au début de l’audience Pour prévenir toute fuite d’images, les journalistes, le public et les proches ont été priés d’éteindre leurs portables et de le glisser dans une enveloppe autocollante, sous le regard vigilant des nombreux gendarmes dispersés dans la salle. « Nous sommes ici pour examiner votre demande de mise en liberté », a déclaré le président Olivier Géron, en direction de l’écran de visioconférence. « Je répondrai aux questions, Monsieur le président », lui a répondu Nicolas Sarkozy. Olivier Géron a rappelé la procédure, des premières gardes à vue, jusqu’aux dernières mises en examen, et au procès. Il a égrené les fonctions politiques passées du détenu, du RPR à l’UMP, partant de la mairie de Neuilly-sur-Seine, du conseil général des Hauts-de-Seine, jusqu’à celles de président de la République. Il a fait état des condamnations déjà prononcées à son égard. Les trois ans d’emprisonnement, dont deux avec sursis, dans l’affaire Bismuth, condamnation définitive, purgée sous bracelet électronique cette année. Sa condamnation à un an d’emprisonnement, dont six mois avec sursis, dans l’affaire du financement illégal de sa campagne de 2012. « Et par ailleurs, vous êtes mis en examen pour subornation de témoin contre Ziad Takieddine, qui était poursuivi dans cette affaire et qui est décédé en septembre dernier », relève le président. Olivier Géron donne lecture des revenus déclarés par le prévenu : 638 000 euros de salaires, 153 000 euros de retraite, 2,3 millions de revenus non commerciaux, et 1,3 million de revenus mobiliers. Les mots du détenu le plus célèbre de France « Votre activité professionnelle, c’est quoi exactement ?, questionne le magistrat. — Monsieur le président, j’ai deux activités professionnelles. Je suis avocat, et propriétaire de cabinet d’avocats, et la deuxième chose, je suis conférencier, si l’on peut dire. Je suis invité à donner des conférences. — Il est marqué 638 000 euros de salaires, je n’ai pas réussi à comprendre... — C’est mon cabinet d’avocats. » Nicolas Sarkozy précise qu’il voyage beaucoup pour ces conférences, mais « en général sur un ou deux jours ». Une magistrate assesseuse l’interroge sur les bénéfices non commerciaux qui apparaissent aussi sur sa déclaration. « J’exerce des fonctions de conseillers pour un certain nombre d’entreprises », complète Nicolas Sarkozy. « Combien ? — Quatre », précise-t-il. La cour doit statuer sur les risques de pression sur le futur procès en appel. Le président, Olivier Géron, pointe l’épisode des pressions exercées sur l’ancien directeur du renseignement intérieur, Patrick Calvar, au sujet du témoignage embarrassant d’un hiérarque libyen. Illustration 2Agrandir l’image : Illustration 2 Des partisans de l'ancien président français Nicolas Sarkozy avant son départ pour la prison de la Santé, le 21 octobre 2025, à Paris. © Photo Frederic Munsch / Sipa « En juin 2013, vous allez être en contact avec M. Patrick Calvar, vous n’êtes plus que membre du Conseil constitutionnel, est-ce que ce n’est pas un peu étonnant de prendre contact avec le directeur central du renseignement intérieur, qui doit être soumis au secret-défense ? — En 2013, je n’étais pas mis en examen, ni sous contrôle judiciaire, se défend Nicolas Sarkozy. J’avais été informé à l’époque qu’un Libyen, M. Missouri [ancien interprète de Mouammar Kadhafi – ndlr], avait fait des déclarations sur ma campagne. J’ai appelé M. Calvar pour lui dire qu’en cas de nouvelle manipulation, je n’hésiterais pas à porter plainte. — En gros vous souhaitiez passer le message que vous craigniez une manipulation, si je comprends bien... — Je ne craignais pas une manipulation, j’étais certain d’une manipulation. Des informations circulaient sur le fait que les amis de M. Kadhafi auraient obtenu des papiers s’ils témoignaient contre moi. » Le président Géron poursuit avec l’affaire de la fausse rétractation de Ziad Takieddine. « Vous êtes également mis en examen dans une affaire de subornation de témoin. Elle en est où ? » Nicolas Sarkozy précise qu’il n’est mis en examen dans cette affaire que pour « recel » de cette subornation, et non pas subornation directe. « Mais où est-ce qu’elle en est ? — Les juges n’ont pas rendu leur décision. Je précise que je conteste avoir jamais obtenu le moindre renseignement sur la façon dont Mme Marchand a fait cette interview. — L’avis de fin d’instruction a été envoyé ? — Oui. C’est juste pour dire que l’instruction est terminée. — Ça remonte à quand la fin de l’instruction ? — Février 2025. » Dans la salle d’audience, l’avocat de Nicolas Sarkozy, Me Christophe Ingrain, se dit « très impressionné » de solliciter la mise en liberté d’un ancien président qui est aussi un « ami », qu’il a vu « tous les jours à l’isolement ». Il défend « un détenu qui a fait face à la prison », « aux menaces de mort », « aux cris d’un détenu qui s’est automutilé ». Il écarte les risques de concertation frauduleuse et bien sûr de fuite de son client. Les réquisitions du parquet L’avocat général Damien Brunet, l’équivalent du procureur à la cour d’appel, prend à son tour la parole pour ses réquisitions. Il en précise le cadre : « Vous appréciez aujourd’hui la mise en liberté d’un prévenu qui bénéficie de la présomption d’innocence [Nicolas Sarkozy ayant fait appel du jugement qui l’a condamné – ndlr], et non pas la demande de mise en liberté d’un condamné. » Pour la cour, les critères du maintien en détention provisoire ne sont pas les mêmes que ceux ayant justifié l’incarcération de l’ancien président, à savoir l’« exceptionnelle gravité » des faits jugés par le tribunal de première instance. Selon l’article 144 du Code de procédure pénale, la détention doit ainsi être l’« unique moyen » pour la justice de s’assurer que les preuves et indices matériels du dossier ne disparaissent pas, d’empêcher des pressions sur les témoins et/ou une concertation frauduleuse avec les autres prévenus, protéger le mis en cause et éviter tout risque de fuite. Il revient donc de regarder avec la plus grande attention le risque de réitération des faits. L’avocat général Damien Brunet Damien Brunet insiste sur les « garanties de représentation » de l’ex-chef de l’État, qui a toujours déféré à toutes les convocations (garde à vue, mise en examen et procès). Pour autant, si le principe d’une libération peut être accordé, il doit être strictement encadré, selon le magistrat. Lequel rappelle à son tour que Nicolas Sarkozy a déjà été condamné définitivement pour corruption dans l’affaire Bismuth et également condamné en appel pour financement illicite de campagne dans le dossier Bygmalion, soit deux infractions également au cœur du scandale libyen. « Il revient donc de regarder avec la plus grande attention le risque de réitération des faits », expose Damien Brunet, qui rappelle lui aussi la mise en examen de Nicolas Sarkozy pour recel de subornation de témoin et association de malfaiteurs dans l’affaire de la fausse rétractation de Ziad Takieddine.
Le magistrat souligne « un risque de concertation » avec ses coprévenus, au premier rang desquels Brice Hortefeux et Claude Guéant, ses deux plus proches collaborateurs, qui, d’après le jugement de première instance, ont en effet négocié en 2005 avec le régime libyen, sous l’autorité et pour le compte de Nicolas Sarkozy, un pacte corruptif dans la perspective du financement occulte de la campagne présidentielle de 2007. Tous les mis en cause contestent les faits. L’avocat général réclame en conséquence un placement de Nicolas Sarkozy sous un contrôle judiciaire « serré », lui interdisant de rencontrer de « quelque manière que ce soit » ses coprévenus ainsi que les témoins du procès en appel. La cour est finalement allée plus loin.

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