La foi en Dieu est-elle nécessairement folle ?
Pas très raisonnable peut-être, mais est-ce une raison pour parler de folie ?
Mais la question de Charlotte est très bien posée : il ne s’agit pas de dire que tous les croyants vont se comporter comme des fous, mais de rappeler qu’en effet la foi est folie : la foi en Dieu est déraisonnable, irrationnelle même, et c’est précisément ce qui fait sa beauté. Si l’existence de Dieu était démontrée, il n’y aurait précisément pas à y croire. « Dieu ne se prouve pas, il s’éprouve », écrit Pascal. Toute personne qui dit croire en Dieu raisonnablement, ou croire en Dieu par une adhésion rationnelle aux prétendues valeurs d’une religion, semble ne pas saisir ce qui se joue dans la foi, dans ce que Kierkegaard nomme si bien le « saut méta-rationnel de la foi »
"Le saut méta-rationnel de la foi", vous pouvez préciser ?
Oui, méta veut dire au-dessus et même au-delà. Donc la foi en Dieu, croire en Dieu, c’est faire un saut au-delà de la raison. Bien sûr, on peut avoir des raisons de croire en Dieu, et nombreux furent les grands croyants qui furent aussi de grands savants rationalistes, mais il n’en reste pas moins que le fait de croire en Dieu, d’accorder du crédit à une réalité aussi hypothétique et improbable que l’existence de Dieu relève, au sens propre, de la folie. De ce saut méta-rationnel : au-delà, donc, des limites du raisonnable et du rationnel. Kierkegaard ira même jusqu’à affirmer : c’est quand je n’ai plus aucune raison de croire en Dieu, que je suis vraiment libre d’y croire !
Voilà en tout de quoi regarder d’un œil soupçonneux toutes celles et ceux qui nous disent croire en Dieu parce qu’ils ont été éduqués dans la foi, parce qu’ils ont grandi dans une culture religieuse donnée et ne l’ont pas questionnée. Voilà qui manque de folie ! Voilà, au fond, qui manque de foi ! Croire en Dieu, c’est s’être posé vraiment la question et avoir fait, en conscience, et librement, ce saut vers l’inconnu. C’est avoir décidé de s’en remettre à l’inexpliqué, de s’abandonner au mystère, et de croire en l’irrationnel. Bien sûr que la vraie foi est folle et, encore une fois, elle est belle pour cette raison !
D’ailleurs les fanatiques sont probablement ceux qui refusent de voir la foi comme une belle folie. Ceux qui affirment que l’on n’a pas le droit de douter de leur Dieu parce qu’il est la Vérité et la Loi - non l’objet d’une croyance qui se sait elle-même déraisonnable et irrationnelle. Au fond, le fanatique est celui qui confond sa croyance avec un savoir. Et c’est lui, le fanatique, qui va se comporter comme un fou, être intolérant ou violent. C’est lui, éventuellement, qui va se faire sauter dans un attentat suicide.
A l’inverse, reconnaître la foi comme cette belle folie par laquelle on accorde du crédit à une réalité hypothétique, ouvre un chemin de tolérance et de respect. Si je me sais fou de croire en un Dieu que je n’ai jamais vu, pourquoi irai-je agresser celui qui n’y croit pas ? Si je sais que je n’ai aucune raison valable de croire en Dieu, mais que j’y crois quand même, pourquoi irai-je m’en prendre à celui qui avance toutes les bonnes raisons de ne pas y croire ?
Ici comme ailleurs, ce sont donc plutôt ceux qui reconnaissent leur folie qui se comportent de la manière la plus douce et la plus raisonnable. Et ceux qui sont persuadés de n’être pas fous du tout, mais parfaitement raisonnables, parfaitement rationnels, qui vont se comporter comme des fous irresponsables. Donc oui, chère Charlotte, la foi en Dieu est une folie, mais plus j’en suis conscient, moins je risque de me comporter comme un fou !

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